Un « gagnant » aux pieds d’argile

En décidant d’ouvrir le marché de l’énergie  (on dit « libéraliser » en jargon téchnobruxellois) , la France ne faisait qu’obéir aux injonctions de la Commission Européenne qui, en application de la vulgate libérale, a décidé que le marché et la concurrence qui va avec, était la seule solution pour apporter le meilleur service au meilleur prix pour les utilisateurs finaux qu’on appelle aussi « les consommateurs ». Dans la pratique les choses ne sont pas si simples.

En effet, historiquement la plupart des pays européens n’ont réussi à électrifier l’intégralité de leur territoire qu’en s’appuyant sur un opérateur public unique qui cumulait les fonctions de producteur, de transporteur et de distributeur final. En France, pour ce qui concerne l’énergie électrique, l’opérateur s’appelait EDF. La privatisation de ce système a dissocié les fonctions, faisant supporter sur les producteurs tous les aléas liés à la production et à la consommation finale d’électricité. Le transporteur a un rôle neutre, a priori. Quant aux distributeurs, qu’on appelle aussi « fournisseurs » ce sont plus ses talents en marketing et en négociation à la marge qui peuvent faire la différence, sauf à être le distributeur dominant car dans ce cas il partage avec les producteurs le risque de variations de la production et de la consommation finale. En France le rôle de producteur dominant est joué par EDF. Le rôle de distributeur aussi. Les autres opérateurs commencent à peine à émerger et avec des stratégies très différentes.

Arrêtons-nous un instant sur l’un d’entre eux qui apparaît actuellement comme le plus ambitieux. Son agressivité commerciale semble payer puisque les dirigeants de cette société n’arrêtent pas de publier communiqués de victoire sur communiqués de victoire. Le dernier en date est ici :  http://www.lefigaro.fr/societes/2016/09/30/20005-20160930ARTFIG00015-direct-energie-franchira-le-cap-des-2-millions-de-clients-avant-la-fin-de-l-annee.php Direct Énergie franchira le cap des 2 millions de clients avant la fin de l’année A ce stade, on ne peut plus prétendre n’être qu’un opérateur d’appoint. Cela dit, être fournisseur dans un marché aussi volatil que le marché de l’électricité suppose soit des talents de négociateur hors pair et une grande réactivité aux fluctuations du marché, soit d’avoir assuré une grande partie de son approvisionnement. C’est d’ailleurs ce qu’a prévu le législateur qui fixe quelques obligations en la matière pour les fournisseurs https://www.legifrance.gouv.fr/eli/decret/2012/12/14/DEVR1206335D/jo
Décret n° 2012-1405 du 14 décembre 2012 relatif à la contribution des fournisseurs à la sécurité d’approvisionnement en électricité et portant création d’un mécanisme d’obligation de capacité dans le secteur de l’électricité 

Et c’est justement là où pour cette entreprise que le bât blesse. En effet, jusqu’à une date récente, elle ne disposait d’aucune capacité de production et vivait donc essentiellement d’une activité de négoce largement spéculatif. Tant qu’elle fonctionnait à la marge du marché, cette activité de nature marginale pouvait s’avérer rentable. Au niveau atteint aujourd’hui, il lui faut absolument disposer d’une garantie d’approvisionnement. Ses premières tentatives de création d’unités de production ont échoué, vaincues par la volonté des riverains de ne pas se laisser imposer des usines dont ils ne comprenaient pas la nécessité. C’est pourquoi, en désespoir de cause, cette société s’est réorientée vers le rachat d’unités existantes. Après un premier essai en France avec un partenaire suisse, elle vient de réussir un deuxième achat avec un partenaire italien face un concurrent pourtant redoutable Gasprom  http://trends.levif.be/economie/entreprises/poweo-rachete-la-centrale-au-gaz-de-marcinelle/article-normal-556123.html Poweo rachète la centrale au gaz de Marcinelle

Mais arrêtons-nous un instant sur la communication de cette entreprise. Elle affirme avoir 4 unités de production. Elle n’en a pour l’instant qu’une, dans l’Allier, car contrairement à ce qu’elle affirme l’usine bretonne n’est pas en construction. J’en sais quelque chose puisque je passe régulièrement sur le site où jusqu’au mois d’août ne poussait qu’une haie bocagère destinée à compenser le préjudice écologique estimé de ce projet. Mais depuis un mois même cette haie a disparu puisque les services municipaux, pourtant ardents défenseurs du projet l’ont rasé. Il ne reste donc plus rien.

Voilà donc un fournisseur qui recherche désespérément à  se créer des capacités de fourniture autonome. Situation fragile s’il en est. Et si on regarde un peu plus loin, sa fragilité n’est pas que sur ce point. En effet, les calculs économiques de ces dirigeants sont fondés sur l’affirmation que l’électricité n’est pas stockable. Le jugement est peut-être un peu hâtif puisque justement les producteurs d’énergie renouvelable ayant bien identifié le point faible de leur modèle, travaillent essentiellement à résoudre ce point. La niche est donc précaire. Elle l’est d’autant plus que l’équilibre financier du schéma repose en grande partie sur le prix du gaz, historiquement bas. Cette atonie du marché n’est pas éternelle. Dans combien de temps, le marché va-t-il se retourner ? Nul ne peut le dire avec exactitude mais il y a fort à parier que ce sera avant l’extinction de la durée d’amortissement de ces projets nouveaux. Fragilité enfin parce qu’en ce qui concerne l’usine bretonne de Landivisiau, son équilibre financier n’est garanti que grâce à une subvention annuelle qui a pu être chiffrée à environ 40 millions d’euros par an, que rien ne justifie puisqu’elle est financée par une taxe destinée à favoriser le développement des énergies renouvelables ou les surcoûts d’approvisionnement de zones particulières comme les iles. Et il se dit que la Commission, si pointilleuse sur les conditions d’une concurrence pure et parfaite, pourrait considérer cette prime comme une subvention d’Etat déguisée, destinée à fausser les conditions de marché. Notons au passage que le montant annuel de cette aide semble très généreux puisqu’il représente 110% du coût d’acquisition de la centrale belge dont il est question dans l’article.

C’est bien beau d’être fort en communication, quitte à prendre quelques libertés avec la réalité mais à un moment ou un autre, il faut que les mots rejoignent les faits, sinon tout peut s’écrouler comme un château de cartes.

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