La tentation de l’innovation.

A chaque crise, ou presque, on ressort les théories de Schumpeter sur l’innovation et la destruction créatrice, avec le secret espoir que, cette fois-ci encore, l’inventivité de l’être humain permettra de sortir par le haut de la situation critique actuelle pour aller vers des lendemains qui chanteront de nouveau.

La revue théorique de l’institut de l’Entreprise, celle qui ambitionne dans sa présentation de pouvoir murmurer à l’oreille des décideurs, n’a évidemment pas raté cette occasion offerte par le trou d’air de 2020/2021 pour relancer le débat sur cette « importante » question théorique.

Voici donc les liens vers les trois contributions publiées à ce jour dans ce cadre

Toutefois, on peut en retirer quelques éléments intéressants.

I-Le premier cité, professeur au Collège de France fait quelques remarques de bon sens
.A.« La liberté est un ingrédient nécessaire à l’éclosion d’innovations fondamentales c’est à dire d’innovations qui modifient nos paradigmes » En effet, il faut avoir l’esprit libre et relativement peu de respect pour les choses établies pour songer à quelque chose qui soit en rupture avec l’existant ; c’est d’ailleurs ce qui différencient ces innovateurs d’autres dont le principal génie est d’améliorer ce qui existe déjà
B.« L’Etat ne traite qu’avec les entreprises du CAC 40 » Cette dernière remarque n’aurait pas grande signification si on ne la reliait pas à cette autre constat issu de Schumpeter « Il pensait que les premiers innovateurs se transformeraient progressivement en gros conglomérats qui s’opposeraient à de nouvelles innovations ». On touche là à un paradoxe bien français qui est de croire que c’est en s’appuyant sur des grands groupes industriels qu’on peut innover. Par intérêt ceux-ci sont en effet plutôt conservateurs [mais il peut exister des exceptions].
Pour le reste sa principale préoccupation, en tant qu’économiste « engagé » est de mettre en place les filets de sécurité pour récupérer les victimes de cette destruction « créatrice ». C’est un peu comme si au XÏX° siècle un économiste s’était préoccupé des conséquences sociales pour les conducteurs de diligences de l’apparition du chemins de fer.
C. Toutefois, à la fin de cet interview, il ouvre une perspective intéressante sur laquelle je reviendrai plus tard : « Entreprises, État et société civile forment un triangle magique pour un capitalisme qui génère de l’innovation mais de façon plus verte et plus inclusive. » En effet, en introduisant « la société civile » et la notion d’innovation « verte », il introduit deux nouvelles dimensions, l’innovation comme réponse à une attente sociale ou sociétale (comme vous voulez) et comme réponse à la crise écologique qui est face à nous.

II- Les deuxièmes cités parlent comme des experts, c’est à dire que la plupart du temps ils sont incompréhensibles aux communs des mortels, comme moi, soit parce qu’ils emploient des mots qui n’appartiennent qu’à eux soit qu’ils détournent notre vocabulaire courant de sa vocation initiale. Toutefois, je tire de cette article quelques citations (dans leur version originale, non sous-titrée) car, elles aussi ouvrent de nouvelles pistes
A.Le modèle s’efforce de décrire certains effets économiques (productivité) du raisonnement créatif, mais ignore les impacts fonctionnels et socioéconomiques recherchés par les concepteurs eux-mêmes (mobilité, santé, cohésion sociale, durabilité, etc. » Qu’en termes inélégants, ces choses-là sont dites. Ne serait-il pas plus simple de dire que toute innovation ne doit pas rechercher avant tout la rentabilité financière maximale pour son exploitant mais plutôt la maximisation du mieux-être apporté à ceux qui vont en bénéficier.
B.« peine à rendre compte de l’apparition des grandes entreprises à R&D, des interdépendances écosystémiques, des solidarités et des responsabilités. » C’est un peu la même idée sauf que cette fois-ci nos chercheurs interpellent les entreprises sur leurs responsabilités sociales et environnementales (Tiens! Tiens)
C.« Le projet d’exploration de l’inconnu n’est pas équivalent à une maximisation des profits, car celle-ci perd toute signification (maximiser dans l’inconnu est proprement contradictoire). Il est parfaitement compatible avec une trajectoire soutenable de profit. » Cela devrait rassurer ce qui s’inquiétait de l’avenir du capitalisme, mais encore faut-il s’entendre sur le niveau de soutenabilité de la « trajectoire de profit » ou si vous préférez, jusqu’où les propriétaires de ces entreprises peuvent accepter de ne pas gagner plus d’argent en innovant.
D.« celles-ci exigent une appropriation collective des rationalités dans l’inconnu, et surtout une préparation de chacun à inventer de nouvelles organisations adaptées aux nouvelles responsabilités conceptives. » Là, pour le coup apparaît pour la première fois un concept nouveau dans le discours des économistes : l’innovation n’est pas forcément QUE technologique, elles est aussi sociale dans le sens où elle pourrait (doit?) nous pousser à repenser les modes relationnels dans l’entreprise et autour de celle-ci.

III- Quant au dernier cité, ses réflexions sur le pouvoir créatif de la destruction technologique ou le pouvoir destructif de l’innovation ne vont pas très loin. Il est vrai que les chefs d’entreprise sont rarement des théoriciens. Mais au détour de quelques questions, il nous livre quelques pans de pensée qui sont, peut-être partagés par une grande partie des chefs d’entreprises, Français en l’occurrence.
A. Sur sa conception de l’innovation « ….notre département santé a cherché à innover pour aider à lutter contre la pandémie en mettant en place un processus d’admission à distance….. » « … nous avons lancé une offre qui permet de digitaliser toutes les données des dossiers patients qui sont conservés dans les hôpitaux… » Il y a quelque chose d’affligeant de voir un grand patron d’une entreprise qui se veut à la pointe de « l’innovation », de présenter comme innovantes des réponses qui sont soit une opportunité habilement saisie, soit le rattrapage d’un retard technologique inexplicable quand on ne connaît pas l’univers kafkaïen de l’Hôpital public en France
B. Sur la RSE « …..On a reconstruit très vite une politique RSE autour de l’excellence opérationnelle, d’indicateurs-clés notamment sur la parité (réajustement des salaires, redéfinition des postes de responsabilités)….» Réduire la RSE à la mise en œuvre d’une gestion des ressources humaines respectueuse des gens en dit long sur l’ambition de beaucoup de chefs d’entreprise en France et sur l’incompréhension apparente de ce que le concept de responsabilité sociale et environnementale implique« …..
«  La responsabilité de l’entreprise et le fait qu’on lui demande de peser davantage sur le sociétal, la volonté de l’État d’exister au travers de l’impôt prélevé, la volonté des collaborateurs de s’épanouir en tant qu’acteurs au sein de l’entreprise, toute cette coagulation est positive, intéressante, mais cet ensemble doit avoir un modèle économique….» Cela fait un peu penser à la saillie d’un ancien Président de la République sur « l’environnement, ça commence à bien faire ! » Tiens, au fait où sont les préoccupations environnementales dans cette conception de la RSE ?
« … Le capitalisme va s’articuler sur un meilleur partage de la valeur qui s’imposera comme un grand débat de la présidentielle…. » En filigrane, s’inscrit que dans l’esprit de beaucoup de chefs d’entreprise, cette RSE réduite, ainsi que l’entreprise à mission sont bien la « bouffée d’oxygène » ou la « bouée de sauvetage » du capitalisme.

Mais il y a aussi ces deux réflexions qui en disent plus long qu’on ne pense et que j’aurai bien aimé voir notre « patron » développer un peu plus
D. « …..Notre innovation réelle, au-delà de nos technologies, est notre expertise métier qui permet d’accompagner les clients de façon plus pointue….» Que veut-il dire par là ? Que ses équipes sont suffisamment libérées dans leur tête, pour pouvoir aider d’autres entreprises à concevoir les moyens d’innover ? Dans ce cas, ça mérite qu’on s’y arrête plus d’un instant. Dans le cas contraire, un instant suffira
« ….Plus l’entreprise devient sociétale et engagée, plus le modèle devra être révisé… » Que veut-il suggérer ainsi ? Que la révision du modèle doit aller jusqu’à la refonte des outils et instances de gouvernance des entreprises ? Si tel est le cas, je reviendrais un peu sur mes jugements concernant sa vision étriquée de la RSE

Je terminerai quand même par une saillie intéressante : « …Lorsque les entreprises agiront davantage dans cette optique sociétale et que le système sera plus équilibré, il faudra que les impôts baissent et que les entreprises bénéficient alors de contreparties.… » Là, rien de bien innovant!C’est un réflexe pavlovien de beaucoup de chefs d’entreprise « payer moins d’impôts et recevoir plus d’aides »

J’ai été un peu long dans ma tentative d’exégèse de la pensée innovante mais il fallait bien cela pour commencer à tracer une esquisse de l’innovation « responsable »

En trois traits, je vais m’y essayer :

L’innovation n’est pas forcément destructrice de quelque chose. Quand elle est fondamentale elle est au contraire fondatrice d’un nouvel univers. Du coup, et cela peut être perçu par certain comme une destruction, elle oblige les uns et les autres à s’adapter à ce nouvel environnement.

Alors qu’au XIX° et au XX° siècle, l’innovation a été avant tout technologique et visait principalement à accroitre les capacités productives, la découverte de la finitude de notre planète et de l’existance de nouvelles attentes de la société en a modifié la finalité. Apparait comme but final de cette innovation un mieux-être collectif et/ou individuel, ce qui modifie fondamentalement l’évaluation qu’on doit faire de toute avancée technologique.

Enfin, puisqu’il s’agit de l’impact d’une nouvelle activité humaine sur la société, les membres qui la composent et son environnement, cela induit une nouvelle approche du « pilotage » de l’innovation qui, si on considère que l’entreprise EST le lieu de l’innovation implique une révision de la gouvernance de celles-ci.

Ceci peut vous paraître bien obscur, mais au cours de la semaine, à travers quelques innovations que j’aurai grappillé dans l’actualité, je vais essayer d’illustrer cela à partir de quelques exemples concrets.

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