ENA : Changer de nom ne change pas le contenu du flacon

Coup de tonnerre attendu mais coup de tonnerre quand même dans le Landerneau de la haute fonction publique https://www.acteurspublics.fr/Emmanuel Macron acte la suppression de l’ENA, une opération symbolique

En 1945, le gouvernement issu du Conseil National de la Résistance avait souhaité mettre en place une école des cadres supérieurs de la fonction publique d’Etat afin de donner aux futurs dirigeants de l’administration une culture commune, dont la devise « servir sans s’asservir » est emblématique, quel que soit le ministère où ils exerceraient leurs talents. Mais surtout, en ne se fondant que sur la méritocratie [académique hélas], les auteurs de ce projet audacieux entendaient mettre fin au système de cooptation qui sévissait jusque là dans les hautes sphères de l’Etat et notamment dans les plus hautes institutions de l’Etat.

Il se trouve que je sortais de l’ENA lors du cinquantenaire de cette école et j’ai pu constater qu’en deux générations, une grande partie de ces ambitions avaient sombré dans la routine administrative ou étaient mortes, étouffées par les pesanteurs sociologiques.
L’interministérialité du corps des administrateurs civils n’était plus qu’un mythe, si tant est que cette ambition initiale ait jamais eu une once de réalité. La Direction Générale de l’Administration de la Fonction Publique ne pouvait que constater son impuissance.
Le phénomène de reproduction sociale des élites dénoncé un quart de siècle plus tôt par Bourdieu était pleinement à l’oeuvre : les filles et fils , frère ou soeur d’énarques étaient déjà plus nombreux que les héritiers de la méritocratie républicaine tant glorifiée depuis la III° République.
On y découvrait aussi, comme au plus beau temps du mandarinat, un subtil jeu de castes, non écrit qui permettait de discriminer selon les modes de recrutement : les « concours externes », pur produits de Science-Po mâtinés parfois d’un vernis entrepreneurial acquis dans les prestigieuse écoles de commerce (ESSEC, HEC, etc…), puis les « concours internes » qui comme les officiers sortis du rang avaient déjà montré une aptitude certaine au pilotage de la vie administrative, puis enfin les « 3° concours » dont l’expérience acquise hors administration n’était pas vraiment prise en compte.
Ce système de caste était encore accentué lors de la sortie, où il y avait nettement deux groupes : d’un côté les « élus », c’est à dire les 15 premiers[appelés élégamment « la botte »] qui par leur intégration directe dans les Grands Corps, bénéficiaient « d’une rente à vie », comme le souligne si bien le président Macron, qui en bénéficia comme d’ailleurs tous ses prédécesseurs énarques (Giscard, Chirac, Hollande) , de l’autre, le reste avec là encore quelque subtiles nuances selon les corps d’affectation choisis ou les ministères de première affectation .

Cette longue disgression n’est là que pour illustrer à quel point le modèle voulu vertueux initialement s’était perverti.

Mais ceci ne serait rien si, dans le même temps, ces castes avaient démontré leur capacité à rendre efficace les rouages de l’Etat. Et il y a là un second point de réflexion. En 1945, la France avait besoin d’administration mais aussi de pilotage. Les anciennes élites avaient en partie failli et s’étaient déconsidérées dans une défaite honteuse et/ou dans une collaboration crapuleuse. La tâche des nouvelles élites étaient alors simple : redonner un cadre à l’action publique, et puisque d’autres avaient failli, piloter le redéploiement des énergies qui ne demandaient qu’à être mieux canaliser.

Evidemment, les choses ont bien changé depuis. L’Etat n’est plus forcément le stratège, il est de moins en moins le régulateur et du coup l’action de ses services apparait plus comme une entrave qu’un aiguillon. Par conséquent, celles et ceux qui ont en charge de piloter ces services, avec d’autres corps prestigieux, comme ceux des Ingénieurs de l’Etat, sont montrés du doigt comme des dinosaures incapables de s’adapter à un monde où la gestion de la complexité, la gestion du risque et la médiation sociale entre diverses parties prenantes aux intérêts parfois antagonistes, sont devenus essentiels.

Comme on le voit, ce n’est pas un changement de nom qui permettra de faire face à ce double enjeu : rétablir les règles de la seule méritocratie républicaine, sans lesquelles, il n’y a pas de légitimité à diriger d’une part, doter cette nouvelle élite des outils permettant de faire face à ce triple défi auquel est confrontée une administration moderne d’autre part.

Les orientations prises par l’actuelle direction de l’ENA concernant les modalités de recrutement allaient dans le bon sens à condition qu’on aille jusqu’au bout de la « désacadémisation » des critères de recrutement.
Les orientations prises par l’actuelle direction de l’ENA concernant le cursus de formation allaient dans le bon sens à condition par exemple que l’évaluation des périodes de stage ne soit pas une note de conformité accordée par un maître de stage à un impétrant « bien dans le moule », que des schémas de pensée comme l’analyse systémique soient au coeur des enseignements, qu’on y privilégie le savoir-être ou le savoir-faire plutôt que le savoir tout court
Une nouvelle école des cadres de l’administration doit nécessairement faire sienne ces orientations et quelques autres encore.

Puisque manifestement, c’est l’arrogance des forts en thème[les 15% qui remplissent la « botte »] qui pose un problème d’image à l’ensemble des énarques, on ne peut que saluer l’intention d’interdire l’accès direct aux trois grands corps et la création d’un cadre unique de gestion pour tous les élèves sortant. Qu’on les appelle « administrateurs de l’Etat », pourquoi pas.

Voici, à mon humble avis quelques unes des règles qui devraient être appliquées et maintenues au-delà des modes si on veut que REELLEMENT le recrutement et la formation de la haute fonction publique gomme l’impression de gouvernance inadaptée et inefficace que laissent les périodes agitées que l’administration a traversées depuis 2008

A défaut, je crains fort que ce changement ne soit que cosmétique. Cela aura aussi peu d’importance que les changements de raisons sociales des grands groupes industriels dont les noms ont été démonétisés : que Soprofitéol soit devenu Avril ne change rien à la nature des produits qu’elle vend aux agriculteurs ; de même Monsanto disparaissant derrière Bayer continue à produire et vendre des produits phytosanitaires nocifs ; la Compagnie Générale des Eaux est devenue Vivendi et Veolia mais ce changement de nom ne correspondait pas uniquement à un changement d’activité.Etc…

Dans l’opinion, ENA serait devenue une marque démonétisée et les énarques une engeance à éradiquer. Transformer l’ENA en INSP sans en modifier les modalités d’accès, les contenus de formation et les modalités de sortie ne serait alors qu’une façon particulièrement démagogique de donner raison à ceux qui assimilent les parcours très tapageurs d’une petite minorité avec le cheminement plus obscurs de la grande majorité, dont je veux bien admettre qu’elle n’a pas toujours eu les bons réflexes face à la gestion dans l’urgence de situations complexes.

Changer le nom d’énarque (vocale inventé par l’un d’entre eux, qui en fut pourtant un des fleurons, Jean-Pierre Chevènement) ne changera pas la mentalité et les modes de raisonnement de celles et ceux qu’on aura ainsi rebaptisés s’ils restent issus du même mode de reproduction des classes dirigeantes et de leurs schémas de pensée. Et puis, il se trouvera bien un esprit facétieux pour aussitôt les affubler d’un nouveau sobriquet. Issus de l’Institut National du Service Public, ils pourraient être les « INSPirés ». Absurde, non ? Mais plus euphonique que « INSPistes » ou « INSParques »

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