Pouvoir se nourrir en nourrissant les autres

Quelques tweets de célébrités ont suffi pour jeter un peu de lumière sur un mouvement social d’ampleur rarement égalée dans l’Inde moderne. Ce pays, majoritairement rural, malgré les grandes conurbation comme Bombay-Mumbaï, Calcutta, Dehli ou Madras-Chennaï, est le théatre d’une révolte paysanne qu’en France on appelerait une jacquerie. Cel n’est d’ailleurs pas sans rappeler les mouvements sociaux qui agitent régulièrement le monde agricole français, avec ses barrages de tracteurs et ces agriculteurs campant sur les grands axes menant à la capitale.

Evidemment, cet emballement sur les réseaux sociaux a amené quelques médias à s’y intéresser
https://www.novethic.fr/En Inde, la révolte des paysans symbole d’une politique agricole à bout de souffle
https://reporterre.net/En Inde, la révolte paysanne révèle un système agricole dans l’impasse

Si le constat est identique, les conclusions sont un peu différentes, tout pour l’agroécologie chez l’un, tout pour un libéralisme maitrisé chez l’autre.
Cela rappelle un peu les débats que nous avons chez nous au sein de la sphère agro-alimentaire française et pourtant les conditions climatiques, démographiques et sociales ne sont pas les mêmes.

A cet égard, mieux que ces deux articles ci-dessus, écrits un peu dans l’urgence, je vous invite à lire celui-ci https://www.la-croix.com/En Inde, la révolte des paysans-2020-12-23 publié dès le début de ce mouvement de révolte, car il explique plus longuement les tenants et aboutissants de cette affaires
Et à bien y regarder, j’y trouve de nombreuses similitudes avec ce qu’a vécu la paysannerie française mais aussi européenne dans son ensemble depuis les années 60

Dans les années 60, l’Inde a mis en place sa révolution verte fondée sur une intensification de la production de certains produits de base et une politique de prix minimal garanti sur ces produits.
Cela ressemble fort à ce que le Marché Commun (c’est ainsi qu’on appelait alors familièrement ce qui est devenue depuis l’Union Européenne) mettait en place à la même époque avec la Politique Agricole Commune première version. Le but était d’ailleurs le même, assurer la plus grande auto-suffisance alimentaire tout en protégeant le revenu des paysans. Tout cela se faisait naturellement avec l’apport massif d’intrants chimiques , engrais et pesticides notamment.
En outre le système indien des magasins publics de produits agricoles n’est pas sans rappeler ce que les exploitants agricoles avaient mis en place un peu plus tard sous la forme de coopérative, SICA principalement.

Mais ce système a une limite, son succès.

En effet, si l’intensification de la production se révèle efficace, au bout d’un certain temps, on voit apparaître une forte spécialisation des producteurs, un abandon des formes traditionnelles de polyculture et surtout, une croissance exceptionnelle des quantités produites pour un petit nombre de produits. On arrive alors à ce paradoxe que d’un côté, la diversité alimentaire se réduit dans le même temps que se gonfle les stocks de produits, dits au départ « de première nécessité » et devenu de ce fait « de premier encombrement ». L’équilibre de l’alimentaion s’en ressent de même que l’équilibre des comptes de l’Etat qui assume le rachat au prix plancher, devenu prix plafond du fait de l’éffondrement des cours sur les marchés libres.

En 1992, pour faire face à cela, les services de la Commission Européenne réussirent à convaincre les Etats-Membres qu’il fallait abandonner ce système et laisser les produits agricoles s’échanger sans contrepoids sur les marchés mondiaux. Contrairement à ce que pensaient ces théoriciens eurocrates du libéralisme économique, cela ne s’est pas traduit par une hausse des revenus agricoles mais une baisse assez sensible et c’est pourquoi la PAC est devenu un système d’assistance sociale à des professions déclassées. Manifestement, les théoriciens indiens du libéralisme continuent à penser comme leurs prédecesseurs bruxellois et les lois pondues par le gouvernement actuel en sont directement inspirées, le volet social en moins. Alertés par l’exemple de leurs collègues européens, on comprend que les agriculteurs indiens rejettent violemment une telle réforme, craignant de tomber entre les griffes avides de quelques grands groupes agro-alimentaires indiens.

Cela me rappelle les débats sur la loi dite EGALIM au cours desquels on avait essentiellement posé crûment la question du partage de la valeur des produits agro-alimentaires entre producteurs, transformateur, distributeurs et clients finaux.

Il n’y a décidément rien de bien nouveau sous le soleil et pour mémoire, je mets en lien ce que j’écrivais en mars 2017 Nourrir les autres, se nourrir, être nourri : quel modèle agro-alimentaire ?

La question reste d’actualité comme on le voit, et un peu partout dans le monde.

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