Dans l’administration, changer d’élite, : mieux la former!

Ce n’est pas tout de vouloir modifier et élargir les viviers de recrutement, encore faut-il que ces personnes soient ensuite formées à leur futures missions et non formatées pour correspondre au modèle dominant . A défaut, cela n’aboutira qu’à assimiler de nouvelles personnes, ce qui pour elles sera sûrement bénéfique en terme de parcours professionnel, mais le bénéfice attendu de ce « sang neuf » sera perdu.

Il est donc essentiel de repenser le contenu et les modalités des formations dispensées. Etant dans l’oeil du cyclone depuis qu’un de ses plus illustre ancien élèves avait proclamé sa disparition inéluctable du haut de son Olympe jupitérien, l’Ecole Nationale d’Administration n’a pas attendu logtemps pour réagir et notamment pour réformer ses cycles de formation. Cela est passé un peu inaperçu car l’arrêté qui en fixait les modalités avait un intitulé totalement anodin https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000042730156 Arrêté du 22 décembre 2020 modifiant l’arrêté du 4 décembre 2015 modifié portant approbation du règlement intérieur de l’Ecole nationale d’administration

Le texte est relativement long, mais l’essentiel est repris dans quelques articles. Que disent-ils ? Donnons pour cela la parole à leur inspirateur, c’est-à-dire l’ENA elle même https://www.ena.fr/L’ENA réforme sa scolarité et ses épreuves de sortie
Cela se résume en trois points
L’obligation d’effectuer un stage en PME (article 4 de l’arrêté)
La réforme de la scolarité autour d’une approche par compétences(article 7 de l’arrêté)
De nouvelles épreuves de classement de sortie (article 12 de l’arrêté).

C’est peu et beaucoup à la fois.

Regardons cela un peu dans le détail

Un stage en PME En fait, si j’ai bien compris, il s’agit d’un sous-stage au sein du stage majeur « territoires et mission entreprise» qu’on appelait précédemment stage « prefecture » même si certains, comme moi par exemple l’effectuait dans une collectivité locale, mairie de chef-lieu en général.

Cela vient peut-être remplacer ou compléter le mini-stage « guichet » qui était censé apprendre aux futurs cadres dirigeants la réalité de l’Administration d’en-bas. Un stage en PME plutôt qu’au siège d’une multinationale du CAC 40 est donc censé apprendre aux futurs cadres dirigeants de l’administration, la réalité de la France laborieuse d’en-bas. Pour ceux qui ont connu en écoles de commerce ou en école d’ingénieurs, les fameux « stages ouvriers », cela leur rappelera certainement des bons souvenirs mais pour autant sauront-ils dire tout le bénéfice qu’ils ont pu retirer de cette immersion pendant un mois dans un monde qui n’était peut-être pas le leur. J’ajouterai que, s’agissant notamment des élèves issues du troisième concours, une telle immersion peut s’avérer superfétatoire. Dans le cadre de l’individualisation des parcours, nul doute que le nouveau règlement intérieur de l’ENA leur permettra d’occuper utilement ce mois à combler les inévitables lacunes cognitives qu’une première carrière dans la vie d’entreprise auraient laissé béantes.

En soi, cette « innovation » n’a donc rien de bouleversant mais l’intention est bonne. Comme souvent, le succès viendra de la façon dont cela sera préparé, mis en œuvre puis débriefé. En la matière, le rôle du directeur des stages et de son adjoint sera primordial mais aussi celui du maître de stage, et là, s’agissant en général d’un préfet, tout dépendra de son profil et de son appétance pour la réforme. J’y reviendrai plus loin.

La réforme de la scolarité autour d’une approche par compétences

C’est curieux, cet énoncé. J’avais la faiblesse de croire que toute formation visait à l’acquisition de compétences nouvelles ou à l’enrichissement de compétences déjà acquises et que par conséquent toute scolarité se fondait TOUJOURS sur une approche par compétences. Reconnaître que jusque là ce n’était pas le cas, c’est admettre que la formation était assez fortement déconnectée des besoins réels des formés et cet aveu est déjà un grand pas vers l’absolution. Encore faut-il définir les compétences dont l’acquisition va jalonner le parcours.

Celles-ci sont regroupées en trois grands champs :
concevoir, mettre en œuvre et évaluer les politiques publiques
piloter la transformation de l’action publique
exercer les missions essentielles de l’État

Autant le troisième bloc allait de soi, ainsi qu’une partie du premier bloc, autant il est bienvenu d’acter que les futurs cadres dirigeants de l’administration soient AUSSI en mesure d’évaluer les politiques qu’ils sont chargés d’implémenter et en même temps d’être les maîtres d’oeuvre de la transformation de la machine qu’il dirige. Si cela va au bout, on pourra espérer que l’administration deviendra une « organisation apprenante », capable donc d’évoluer en permanence sans que chaque mouvement ne soit perçu comme un traumatisme. La mutation sera d’importance. Souhaitons que cette réforme aille jusqu’au bout de ses intentions. Tout dépendra du corps enseignant mais aussi la manière dont sera perçue par les élèves l’importance de chaque apprentissage à travers le spectre déformant du « classement de sortie ».

De nouvelles épreuves de classement de sortie

Là aussi, on innove. Finies les notes de synthèse sur dossier et vivent les mises en situation individuelles et collectives. Pour le reste peu de changement : il y aura toujours des rapports à rédiger, un rapport collectif d’audit et un rapport, individuel d’expertise. Cela se rapproche donc encore un peu plus de ce que devront démontrer dans leur activité quotidienne ces futurs cadres. Il y a juste un petit point qui pourrait chagriner et c’est la pondération entre les épreuves. Les stages pèsent encore 39% du total, les épreuves de mise en situation qui valident les acquis de compétences 33%, les rapports et leurs soutenances 16%, les examens de langues étrangères 9% seulement (ce n’est donc pas demain que nous auront des hauts fonctionnaires polyglottes) et le solde pour le sport et…..l’assiduité. Certes les stages représentent un temps long dans la formation mais trop souvent encore leur évaluation est dépendante des maîtres de stage. Or ceux-ci sont le plus souvent issus du sérail et leur tendance naturelle est quand même la plupart du temps de valoriser la capacité à se fondre dans le moule.

Tout dépendra donc des instructions qui seront données à ces maîtres de stage, et pour le reste du champ de l’évaluation finale, de la façon dont seront conçues les mises en situation et dont seront composés les jurys chargés d’évaluer les performances individuelles et collectives. La tentation de réplication du moule ancien est forte quand on en sort soi même.

Comme on le voit, il s’agit là d’une réforme d’envergure mais comme chacun sait, l’art de la réforme n’est pas dans sa conception mais dans dans sa mise en œuvre.

A suivre donc.

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