La chute d’un « dictwitter »

Qui aurait pu croire en février 2016 qu’un milliardaire histrion, plus connu par la vulgarité et la brutalité des reality-show shows qu’il animait, par le fracas de ses faillites retentissantes à répétition, ses propos salaces sur les femmes, qui aurait pu croire dis-je qu’il puisse survivre à cette course d’obstacles que représentent les primaires américaines au sein d’un parti dont le politiquement correct était jusque là un élément constitutif de son ADN ?

Qui aurait pu croire même qu’au bout de ce marathon il soit désigné par ces puritains, conservateurs bien-pensants comme leur challenger face à une femme qui, « de toute façon », allait être élue ?

Qui aurait pu croire dans la nuit du 8 au 9 novembre 2016 que la carte électorale américaine allait progressivement passer à la couleur rouge alors que, « c’était sûr », la carte devait être majoritairement bleue ?

Après, tout était possible et même les choses les plus incroyables se sont passées pendant ces 4 années, le pire s’étant déroulé dans les derniers jours de 2020.

Mais qui aurait pu imaginer ce qui s’est passé le 6 janvier 2021, alors même qu’il l’avait annoncé ?

Pas grand monde à vrai dire.

Et pourtant….

L’Histoire contemporaine aurait dû nous éclairer sur ce qui allait se passer !

C’est par la voie électorale qu’un petit caporal, peintre raté, a conquis le pouvoir en Allemagne en 1933, après avoir passé quelques temps en prison pour un coup d’état raté (déjà) en Bavière et alors qu’il était l’objet de moquerie d’une droite bien-pensante, très politiquement correcte jusqu’à quelques mois des élections et bien que ses bandes armées aient commencé à faire peur dans certaines villes. Il faut dire qu’ensuite le ralliement de cette droite à ce ruffian ne fut pas très glorieux. Il est vrai que la résistible ascension de celui qui se révéla le pire dictateur qu’ait connu le XX° siècle européen fut largement facilité par le degré de désaveu qu’avait atteint la classe politique allemande, après quelques années de vie chaotique de la République de Weimar

Ce n’est pas par la voie électorale que l’ancien directeur du journal socialiste italien Avanti (l’équivalent en quelque de Jean Jaurès à la tête de l’Humanité à la même époque) a réussi à prendre le pouvoir en Italie en 1922 mais c’est par la voie électorale, et de justesse, qu’il a ensuite assuré son pouvoir. Il faut dire que la vision de ces masses hurlantes déferlant sur Rome au printemps ont suffi à faire défaillir une classe politique passablement déconsidérée par une fin de guerre chaotique.

Ce n’est pas en épousant la voie électorale qu’en France, une coalition hétéroclite tenta d’occuper l’Assemblé Nationale (déjà) le 6 février 1934. Cela faillit réussir tant la classe politique française et notamment les partis de droite étaient déconsidérés suite à une série de scandales et à cause de leur incapacité à faire face aux conséquences de la crise économique mondiale née aux Etats-Unis en octobre 1929. Si cette fois-ci l’épisode se termina bien par l’arrivée au pouvoir du Front Populaire deux ans après, cela n’a pas empêché la grande débâcle 4 ans plus tard et l’instauration du peu reluisant « Etat français » pétainiste.

Si nous remontions plus loin dans notre Histoire nationale, nous pourrions voir que ces épisodes où la démocratie fut en danger ne sont pas si exceptionnels que cela ; on pourrait citer le coup d’Etat de Louis-Napoléon en décembre 1852 alors qu’il était LE président en exercice (déjà) de la II° République à peine naissante et déjà moribonde. On pourrait également mentionner la pantalonnade tragique que fut le boulangisme à la fin des années 1880, où maniant (déjà!) le « en même temps » royaliste et républicain, élu avec des voix de gauche pour mieux discuter avec des personnalités de droite, un général réussit à mettre la III° République, encore jeune, en danger jusqu’à s’esquiver lâchement (lui aussi) après avoir laisser ses partisans factieux rêver d’un coup d’Etat.

Bref, comme on peut le voir, on ne manquait pourtant pas de références historiques pour anticiper sur ces dérapages actuels de la démocratie américaine.

Il y a cependant une grande différence entre ces épisodes et la situation actuelle. A ces différentes époques, le principal moyen de mobilisation des foules était la presse ; les journaux pouvaient véhiculer en quelques jours, au plus en quelques semaines des mots d’ordre, mais cela prenait quand même quelques jours, voire quelques semaines et laissait donc le temps d’éventuellement organiser la riposte. Aujourd’hui, ce n’est pas lui faire injure, mais la presse écrite n’a certainement plus la même influence. On pourrait même dire que les médias audio-visuels classiques, stations de radio et chaînes de télévision en continue, sont elles aussi en passe d’être ringardisées. Grâce aux réseaux sociaux, ce sont maintenant des centaines , voire des milliers d’émetteurs, des centaines de milliers, voire des millions de relais qui peuvent véhiculer en quelques minutes, au pire en quelques heures une quantités d’informations, par construction invérifiables. Et cela fait une grande différence.

Ce n’est pas pour rien que l’apprenti dictateur en a usé et abusé ; ce n’est pas pour rien que des dictateurs avérés auraient, paraît-il (je mets cela au conditionnel car je n’en ai pas retrouvé a trace formelle), érigé en doctrine de lutte contre la démocratie d’utiliser ces réseaux sociaux pour semer le trouble et déstabiliser les démocraties représentatives occidentales à seule fin de montrer que la démocratie socialiste ou la démoctature est le meilleur garant de l’ordre.

A suivre l’évolution d’autres dirigeants, démocratiquement élus, mais dans des pays où la démocratie n’est pas encore bien assurée (citons au hasard Turquie, Hongrie, Pologne, Ukraine, Roumanie, Tunisie), il est évident, au vu de ce qui s’est passé le 6 janvier qu’un président réélu serait rapidement devenu un dictateur aux lubies ubuesques. C’est donc une excellente nouvelle d’apprendre qu’il a été débranché des principaux réseaux sociaux qui lui assuraient jusque là de confortables canaux de propagande directe.

On peut penser donc que la résistible ascension d’un futur « dictwitter » vient de s’arrêter là, mais pour autant le mouvement qui l’a porté n’a pas disparu. Certes, le boulangisme a disparu avec le Général Boulanger, certes le bonapartisme a presque disparu avec Napoléon III, mais le fascisme n’a pas disparu avec Mussolini, ni le nazisme avec Hitler. Ils ont simplement changé de forme. De même les courants protestataires, comme par exemple le poujadisme en France ont semblé disparaître dès les premières déconvenues électorales en 1956, il n’en demeure pas moins qu’on le voit réapparaître à intervalles réguliers sous d’autres noms.

Quelles leçons peut-on tirer de tout cela ?

Première leçon, la capacité à résister à ces mouvements protestataires [je n’aime pas le nom de populisme qui fait injure au peuple, le « démos » grec] aiguillonnés par les discours démagogiques les plus éhontés est une bonne mesure de la santé démocratique d’un pays. De ce point de vue, les prochaines semaines nous en apprendront sûrement beaucoup sur l’état de santé des deux plus vieilles (si on fait exception bien sûr de l’Islande) démocraties représentatives que sont les Etats-Unis et le Royaume-Uni.

Deuxième leçon, nulle part, on ne doit sous-estimer la capacité de nuisance du discours démagogique visant à dire que tout ce qui a été fait avant a été nul et que demain tout ira bien lorsqu’on les aura tous virés.

Troisième leçon et celle-ci est nouvelle. Le débranchement du dictwitter apparaît comme une grande victoire démocratique et c’est atterrant. Tout d’abord, il est trop facile pour les patrons de ces réseaux de se dédouaner en vouant aux gémonies celui qui n’a pu gravir aussi que grâce à eux sans faire auparavant amende honorable pour leurs coupables indulgences à répétition. Ensuite, il apparaît dangereux pour la démocratie même de laisser au libre-arbitre de quelques-uns, à la légitimité démocratique nulle, le soin de dire le Bien ou le Mal. Enfin, cela est désolant de considérer que le débat démocratique puisse se limiter à des éructations en 120 caractères maximum ou la diffusion de montages photographiques ou de petits films mal tournés .

Du coup, j’en viens à rêver de ce que pourrait écrire un Berthold Brecht du XXI° siècle et à cet égard, je vous invite à lire ou à relire « la résistible ascension d’Arturo Ui » ou « grand’peur et liséres du III°Reich » [ces textes sont téléchargeables en PDF sur le net mais je ne peux en vertu du respect des droits des éditeurs vous en fournir le lien].

Et pour finir sur un autre ton, n’essayez pas de relayer ce message sur un réseau social qui aime les petits oiseaux ; il fait largement plus de 120 signes. Désolé !

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