Grands Projets Inutiles : Le règne des éléphants blancs

En temps normal, une telle information ne m’aurait inspiré qu’un nouveau numéro de ma fameuse rubrique « mieux vaut en rire. » : https://www.lefigaro.fr/Après neuf ans de retard, le grand aéroport de Berlin ouvre enfin

En effet pour un Français et de manière générale pour un Latin ou un Méditerranéen, il y a quelque chose de réjouissant à lire la succession de situations ubuesques qui ont émaillée la réalisation de cet aéroport. Moquer l’amateurisme d’un peuple réputé pour son efficacité est un plaisir qu’on ne se refuse pas .

Oui, mais là, le contexte n’est pas normal. Nous sommes confinés, nous avons du temps pour lire et pour réfléchir un peu plus que d’habitude.

Tout d’abord, il s’agit d’un aéroport qui a du mal à décoller. Si vous avez la mémoire courte, cela ne vous rappelle peut-être rien, mais il y a quatre ans encore, il y avait en France un projet d’aéroport qui traînait de procédures en procédures sans pouvoir se poser. Après environ un demi-siècle de chicanes avec des riverains et d’autres, écologiquement concernés, ce projet a fini par se crasher définitivement et Notre-Dame-des-Landes est resté un petit bourg perdu dans le bocage nantais.

Si certains ont mis tant de ténacité à faire échouer ce chantier, ce n’est pas uniquement pour protéger un biotope particulièrement riche , ce qui est le cas, mais aussi parce que la création d’un nouvel aéroport correspond à un modèle de développement dont les effets sur notre planète et l’équilibre de ses écosystèmes peuvent s’avérer très toxiques. D’ailleurs, il n’est pas tout à fait anormal que le jour de l’inauguration de l’aéroport de Berlin, il y eut aussi des manifestants dont le slogan étaient « Restez à terre ».

Les défenseurs du transport aériens ont bien évidemment trouver les parades à l’accusation de pollution excessive. La première est factuelle : les émissions des avions ne pèsent que 3% du total des émissions de CO2 ; ce n’est peut-être pas faux mais l’objection des opposants portait surtout sur l’usage excessif de l’avion pour les trajets courts et voulait stigmatiser une attitude peu précautionneuse surtout quand des alternatives existent, à peine moins pratiques et plus sobres. La pédagogie a parfois des voies un peu tortueuses !

En second lieu, l’industrie aéronautique a voulu renvoyer ses opposants dans ses réserves d’Amishs en affirmant que refuser le transport aérien, c’est faire une croix sur tout innovation technologique. Demain, les avions seront comme les voitures : ils seront propres, ils seront électriques ou marchant à l’hydrogène. C’est peut-être vrai mais il semblerait que cela soit un peu plus compliqué que pour les véhicules terrestres. L’odyssée de Solar Impulse reste pour l’instant une brillante exception.

Mais admettons que cela advienne plus rapidement que je ne le dis.

Reste la question : pourquoi construire un nouvel aéroport ? Qu’est-ce qui justifierait une telle croissance du transport aérien ? Il est vraisemblable que la réponse serait, le développement du tourisme de masse. Or les confinements et déconfinements qui viennent de se succéder depuis le début de l’année ont montré l’impact négatif que ces migrations grégaires ont sur les lieux « privilégiés » où ces touristes vont s’agglutiner. Lors du confinement du printemps, leur absence a permis de voir comment les milieux pouvaient rapidement se restaurer et donc en creux comment l’activité touristique à outrance les avait détérioré. J’ai en tête notamment ces images saisissantes de la lagune de Venise , des plages balinaises ou thaïlandaises revenues à une sorte de virginité pré-touristique. A l’inverse lors du déconfinement, certains lieux jusque là préservés se sont vu assaillir et leur équilibre écologique mis à mal, dans les îles bretonnes par exemple.

Alors parier sur une forte croissance du transport aérien, c’est parier sur ce modèle-là de civilisation des loisirs où vous allez au bout du monde pour vous retrouver avec votre voisin de palier ou son clone, passer à toute vitesse devant « les merveilles du monde » sans avoir le temps d’en profiter parce que derrière, il y a du monde et revenir finalement à peine plus reposé que lorsque vous êtes partis. A cet égard, il n’est pas surprenant que dans l’article qui me sert de prétexte à ce billet, le journaliste se fasse l’écho des réactions enthousiastes de compagnies aériennes dite « low cost ». Et pour cause, ces joujoux coûteux sont faits pour eux.

Dans tous les pays, il y a comme cela des projets ou des chantiers qui par leur démesures, leur inutilité ou leur déboires défraient la chroniques et sont connus comme les « éléphants blancs » d’un régime, leurs caprices dispendieux si vous préférez.

Tiens histoire de vous faire sourire quand même un peu, la France a aussi ses éléphants blancs et actuellement le plus fameux ressemble beaucoup par ses déboires à cet aéroport ; il s’appelle EPR, les surcoûts sont encore plus gigantesques, les retards tout aussi conséquents et ce n’est pas terminé. Ah, bon ! Ça ne vous fait pas sourire ? Finalement moi non plus tellement c’est scandaleux.

Par contre, je pense que cela va vous faire sourire quand même. Avouer qu’inaugurer un aéroport, la veille d’un reconfinement, c’est soit manquer de chance, soit manquer d’esprit d’a-propos, soit faire preuve d’un optimisme à toute épreuve.

Finalement « mieux vaut en rire maintenant, de peur d’avoir à en pleurer demain » Beaumarchais.

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