En germe, les exils intérieurs ?

Sur les ronds-points

Ils habitaient un trois pièces-cuisine au 5° étage d’un HLM en proche périphérie de la ville. Tous les matins, sauf le samedi-dimanche, le bus l’amenait, elle au centre-ville où un travail de bureau inintéressant au possible l’attendait, lui dans une zone d’activité, comme il en a surgi des dizaines autour de toutes les agglomérations. Comme il avait au moins deux changements à faire chaque matin, ils se sont décidés à acheter, d’occasion, une petite voiture. En plus c’était bien pratique, ça permettait le week-end d’aller faire les courses au centre commercial où les prix sont quand même moins chers qu’a la supérette en bas de la tour.
Puis un jour, il y en a eu marre de cette HLM et un vendeur un peu malin, leur a fourgué un rêve à 80 m² sur 250m² de terrain, en lisière de la forêt. Évidemment, cela coûte un bras et pour au moins 20 ans mais avec deux salaires et des perspectives de promotion, ça doit pouvoir le faire.


Sauf que, ça ne le fait pas, parce que la promotion n’est jamais venue, que l’emprunt se révèle plus coûteux que prévu et que même avec un rééchelonnement sur 10 ans de plus, c’est pas demain la veille qu’ils partiront en vacance dans un club au bord de la Méditerranée. Sans compter qu’avec la chambre de plus, il y a maintenant un enfant de plus. Un môme, ça va, deux c’est plus compliqué car ils n’ont jamais les mêmes horaires. Il a fallu se résoudre à acheter une deuxième voiture, une toute petite celle-là, pour madame. Il fallait bien, Le bus ne passe pas dans ce lotissement à 1 kilomètre de ce qui fut un joli petit village de campagne et qui n’est plus que le point de croisement des routes qui mènent à d’autres lotissements où d’autres couples vivent la même vie. Et puis comble de tout, la population de la commune a triplé en 20 ans mais tous les commerces ont fermé. Il ne reste plus que le café-tabac-loto sur la place. Pour les courses, il faut aller au centre commercial, c’est à 15 bornes. Heureusement c’est moins loin que le bureau de madame où l’atelier de monsieur mais ça fait quand même une trotte. Notez, le week-end, ça fait une sortie pour les enfants, enfin pour la plus jeune car l’aine, ça fait longtemps que ça ne l’intéresse plus, les copains c’est sacré ! Pas de cinéma à moins de 15 bornes, les programmes télé de plus en plus nuls. Quant à la forêt, parlons-en. Avec les nouveaux lotissements, la « forêt » n’est plus qu’un bosquet et de toute façon pour ce qu’il y avait à y faire, c’est pas une grosse perte.

Bref on s’ennuie, mais qu’y peut-on ? Il y a les traites à payer et personne ne voudra jamais racheter ce pavillon. Alors, on vit cela comme un exil intérieur, l’impression de s’être fait piéger. Saleté de système. Aux prochaines élections, ils vont leur faire comprendre que ce système, il faut le faire sauter.

Et puis voilà ! Brutalement pour sauver la planète comme ils disent, ils viennent de décider d’augmenter les taxes sur le gas-oil. Pas de chance ! Les deux bagnoles sont des diesels car à l’usage « ça coûte moins cher ». Dites ! 3 centimes par litre, 6 litres au cent, 200 bornes par semaine et par voiture, ça en fait des sous tous les mois. Ras le bol !

Et c’est comme ça qu’on se retrouve un samedi de novembre à faire le pied de grue sur un rond-point !

Ah ! S’ils étaient restés en ville !

C…. comme confinés

Ils habitent un 3 pièces dans un immeuble ancien dans une rue commerçante du centre-ville. Certes, c’est un peu cher, c’est même très cher pour les 45 m² qu’ils doivent partager à 3, bientôt 4 espèrent-ils. Heureusement qu’ils gagnent à peu près correctement leur vie, elle comme agent commercial d’une compagnie d’assurance, lui comme chargé de clientèle d’une grande banque française. Certes, le soir, surtout le week-end, c’est un peu bruyant mais après tout, il faut bien que les jeunes (c’était eux il y a 10 ans) s’amusent. Et puis, il y a tout dans la rue, même le magasin bio, et si on fait les comptes, c’est pas tellement plus cher que d’aller au centre commercial en périphérie avec l’essence à payer, le temps perdu, etc..Ici, on fait ses courses à pied. D’ailleurs, c’est aussi à pied qu’on va au bureau quand il fait beau. Autrement, il y a le bus en bas de l’immeuble et en moins de 10 minutes on est au bureau. Il n’y avait donc aucune raison de céder aux sirènes des marchands de pavillons qui voulaient les envoyer à 15 kilomètres de là dans un pavillon, semblables à son voisin, avec tous les problèmes que cela engendre. D’ailleurs, ils ne les comprennent pas ces gilets jaunes qui ont bloqué les ronds-points pendants des semaines !

Et puis voilà ! Il y a eu l’été dernier, où il a fait si chaud. Certes, on avait pu envoyé la petite chez sa mamie, dans la Creuse et c’est tant mieux pour elle car ici c’est invivable. Toutes les nuits, la fenêtre ouverte, on ne respire pas. Et puis le week-end, tous ces jeunes qui s’emm..nuient et restent à beugler jusqu’à point d’heure, c’est pas une vie. Même aller à pied au bureau est devenu un calvaire mais c’est quand même moins dur que le bus où, vous entrez pimpant et ressortez trempé au bout de 5 minutes tellement il y fait étouffant. Ça a fini par passer mais comme ils nous promettent ça tous les étés, ça va devenir invivable en ville à partir de mi-juin.

Et puis voilà ! C’est pas vrai ! Ils ont osé ! A cause de cette saleté de virus, on n’avait plus le droit de sortir de chez soi, sauf pour acheter le pain, les conserves et même pour certains le papier-toilette (??). Cela n’aurait duré qu’une semaine, on aurait supporté mais au bout d’un mois, ça commençait à faire long, d’autant que la petite était, elle aussi confinée, et au bout d’une semaine, on avait à peu près épuisé tous les charmes des jeux, de la télé, des vidéos. Et quand elle s’ennuie, elle râle, c’est normal, à son âge. Évidemment, ça ne plaisait pas trop au chef quand au milieu d’un visioconférence, elle interrompait un exposé sur les taux de risque ou la relance client par téléphone pour réclamer « Papa, j’ai faim ! », « maman, je comprends rien à l’exercice de calcul ! ». Franchement, le télétravail, c’est pas une trouvaille. Ah ! Oui, les premiers jours, c’était génial : bosser en restant à la maison. Mais au bout de quinze jours, se battre avec l’ordinateur (internet c’est pas terrible quand tout le monde se branche en même temps), se battre pour l’ordinateur (un seul pour deux), se battre avec l’imprimante (quand c’est pas le papier, ce sont les cartouches), tous ces petits combats quotidiens venaient se greffer sur la charge de travail, d’autant que l’éloignement a rendu « le chef » tatillon, on l’avait jamais senti aussi présent depuis qu’il n’était pas là. Il faut dire que, confiné lui aussi, il ne perdait plus de temps en réunions qui lui bouffaient tout son temps.

Et c’est pas fini paraît-il. Des pandémies, comme les canicules, on en verra encore et de plus en plus souvent. Du coup, ils se sentent piégés, un peu en exil intérieur dans leur centre-ville.

C’est sûr qu’aux prochaines élections, ils vont leur faire comprendre qu’il faut sauver la planète car c’est leur vie qui est en jeu.

Ah ! Si seulement ils pouvaient partir vivre à la campagne….mais pas trop loin quand même.

Des cas comme ceux-là, on peut en trouver d’autres, beaucoup plus dramatiques dans les campagnes agricoles, beaucoup plus feutrés chez les retraités un peu aisés mais pas trop et d’autres encore. Ce sont autant d’ilots d’exils intérieurs qu’il va bien falloir désenclaver si on ne veut pas que ce pays ressemble définitivement à un archipel où chacun navigue sur son Radeau de la Méduse. Cela passe vraisemblablement par une réflexion de fond sur la résolution des contradictions qui enferment ces « naufragés d’un nouveau monde » dans leurs exils intérieurs. Cela s’appelle faire de la politique au sens le plus noble du terme mais j’ai l’impression que beaucoup on perdu le savoir-faire nécessaire.

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