« Agribashing », un faux anglicisme outrancier

Les professions agricoles vont mal en France depuis des années, depuis si longtemps même que je ne me souviens d’une période où les médias n’ont pas titré sur les malheurs du monde agricole. Quand j’étais jeune déjà, le sujet c’était l’exode rural et la France rurale qui se dépeuple et depuis cela n’a pas cessé avec parfois des pics de température, généralisés ou localisés.

Il est un fait que la situation d’une majorité de ceux qui vivent du travail de la terre ne s’améliore pas et que ceux-ci ont l’impression largement vérifiée qu’ils sont actuellement les grands perdants de l’évolution économique et sociale de notre pays. Pour autant, la situation est loin d’être uniforme dans ce secteur aussi varié dans ses réalités que nos paysages. Il y a dans le lot quelques gros gagnants pour une majorité de perdants.

Mais ce n’est pas mon propos aujourd’hui. Dans ce billet, je voudrais essayer de détricoter l’opération de communication lancée par un des syndicats agricoles et qu’il essaye de populariser en anglicisant son slogan : « l’agribashing ».

Du point de vue sémantique, cet angle d’attaque est intéressant, du moins en France. En effet, le terme de « bashing » est apparu dans le langage médiatique en 2003 lorsque, à la suite du discours très courageux de De Villepin à l’ONU pour refuser l’alignement sur les positions bellicistes de baby-Bush, se développa aux Etats-Unis une campagne de « frenchbashing » dont l’expression la plus niaise fut de débaptiser nos frites (qui sont Belges comme chacun sait) de « French fries » en « freedom fries ». Ainsi , en dénonçant un « agribashing » la FNSEA puisque c’est d’elle dont il s’agit, fait passer le message subliminal suivant « les agriculteurs sont dans la vérité et les critiques qu’on porte à la profession sont injustes (donc injures) ».

Décortiquons un peu le message. S’agit-il de tous les agriculteurs ? C’est du moins ce que pense un des rédacteurs de Ouest France quand il titre ainsi un article relatant un fait divers assez banal, un tagage d’école : https://www.ouest-france.fr/Côtes-d’Armor. Un tag contre les agriculteurs sur les murs du restaurant scolaire de Saint-Alban

Or que dit le tag incriminé ? « la FNSA empoisonne nos enfants ». Passons sur la faute d’orthographe, on aura bien reconnu LE syndicat majoritaire. Il ne s’agit donc pas de toute la profession agricole mais bien du syndicat qui depuis maintenant un demi-siècle impose un modèle agricole dont beaucoup commencent à voir les limites. Que le média le plus lu dans la France de province se prête ainsi à un tel amalgame en dit long sur l’emprise de ces tenants de l’agrobusiness sur les campagnes.

Mais pourquoi accuse-t-on ce syndicat d’empoisonner les enfants ? La réponse tient en deux chiffres et un constat sur lequel tout le monde est d’accord. L’usage de pesticides de synthèse, qu’on appelle pudiquement produits phyto-sanitaires car « peste » ça fait peur, est très vraisemblablement dangereux pour notre santé de consommateur quand nous mangeons les produits issus d’une égriculture les utilisant et, plus vraisemblablement encore, dangereux pour la santé des producteurs de ces produits agricoles qui manipulent à longueur d’année des substances reconnues pour certaines comme cancérigènes avérées. Ce constat a été fait depuis longtemps, c’est pourquoi les pouvoirs publics ont mis en place en 2008 un plan de réduction massive des consommations de pesticides appelé plan écophyto qui prévoyait une réductionen 10 ans de 50% des quantités utilisées . Or 10 ans après le constat est amer http://7seizh.info/2020/01/09/ecophyto-700-millions-deuros-pour-un-echec/

Près d’un milliard d’euros dépensé pour un résultat calamiteux, au lieu d’un réduction de moitié, c’est à une augmentation d’un quart qu’on assiste et tout cela parce que, le syndicat majoritaire, tenu par un modèle idéologique productiviste et qui sait, par des liens économiques difficiles à dénouer avec un système industriel qui alimente ce modèle depuis 40 ans au moins, a freiné des quatre fers dans le cadre d’un plan qu’il avait voulu, à dessein, purement volontaire, sans aucune obligation, ni contrainte.

Pour justifier un tel échec, certains mettent de l’avant les très mauvais chiffres de l’année 2018 en expliquant benoitement qu’il s’agit d’achat de précaution avant la hausse des taxes. Certes, il y a du vrai là-dedans mais cela laisse entiere la question de la réduction à terme de l’utilisation de ces poisons.

Donc, peut-être que ces petites mains anonymes ont eu raison d’écrire ce qu’elle ont écrit sur le mur de la cantine de Saint-Alban et ce n’est pas parce que la cantine achète son poission à la criée la plus proche que l’assiette sera plus ragoutante, peut-être pas à Saint Alban, près de Lamballe mais dans toutes les cantines de France.

Plutôt que de dénoncer de « l’agribashing », les médias feraient mieux de mettre en valeur leur virtuosité dans la langue de Shakespeare en félicitant ce « whistleblower » , ce lanceur d’alerte qui écrit bien fort ce qu’on reproche à une partie de l’agriculture française et à celles et ceux qui la dirige depuis un demi-siècle.

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