Retraites : on ne peut pas faire tout « en même temps »

Le pari osé de la méthode Macron, c’est de penser que sur toutes les questions on peut traiter simultanément plusieurs questions dont les réponses apparaissaient parfois antinomiques. Cette façon d’aborder les problèmes par les deux bouts présentait semble-t-il le mérite de mettre fin à l’aboulie et/ou la procrastination de générations de dirigeants politiques qui ne voulaient pas trancher entre deux voies qui leur paraissaient antagonistes.
Sur le papier, le raisonnement pouvait se tenir ; c’est d’ailleurs celui qui est à la base du fameux effet de ruissellement. Mais il ne s’agit que d’un raisonnement de papier, non pas de l’analyse d’une réalité et c’est là que la bât blesse : avoir une vision trop intellectualisée de l’action politique n’est jamais très efficace sur la durée.

Durant sa campagne électorale, le candidat Macron a mis le doigt sur un des défauts majeurs du système de retraites français : son manque d’équité. L’idée de base est excellente : unifier tous les systèmes pour les fondre dans un système universel de façon à ce que chaque euro cotisé ouvre les mêmes droits quel que soit le parcours de vie semble aller de soi et répond à la demande d’une majorité des futurs bénéficiaires de ce système. En outre, cela lève la suspicion sur l’existence de « privilégiés » dans certains régimes puisque tout le monde serait logé à la même enseigne. C’est cette réforme qu’il était devenu urgent de faire.

Et puis il y a eu la forte pression des pouvoirs économiques (entendez le MEDEF) pour qu’on en profite pour modifier ce qu’on appelle les paramètres : nombres d’annuités, taux de remplacement, âge de départ, taux de cotisation. Cette vision budgétaire des choses aurait gagné en clarté si les perspectives financières avaient été plus communément admises. Mais quand vous lisez ceci : https://resistanceinventerre.« Même BFM le dit : il y a 50 milliards de réserves disponibles pour les retraites !»puis cela : https://www.vie-publique.fr/Retraite : un déficit entre 7,9 et 17,2 milliards d’euros en 2025 selon le COR vous n’êtes guère éclairé sur les enjeux financiers liés aux retraites.

Je note quand même que le COR est un organisme où siègent tous les partenaires sociaux et que aucun syndicats ne s’est élevés pour remettre en cause cette perspective déficitaire. Je note également que Bercy n’a élevé aucune protestation lorsque des économistes moins orthodoxes que ceux qui ont inspiré ce projet de réforme ont mis en évidence que l’ensemble des régimes des pensions n’étaient pas sur la paille. Il s’agit là de petits jeux de communication autour de chiffres qu’on lance à tout hasard dans le débat en espérant qu’ils vont prospérer. C’est de bonne guerre peut-être dans le cadre d’une négociation âpre mais ce n’est sûrement pas de bonne politique et en tout cas pas dans l’intérêt public.

J’en retiens toutefois qu’il faut s’attendre à ce que demain les perspectives soient plus rudes que maintenant. Mais cela on s’y attendait un peu, avec une durée de vie qui en France continue de s’allonger, une entrée sur le marché du travail qui se fait de plus en plus tardivement, un taux de chômage qui persiste à ne pas vouloir baisser et une croissance économique qu’on peut remiser au magasin des illusions passées. Quelle que soit la façon dont on va s’y prendre, il y aura de toute façon des efforts à faire, soit dans ce cadre français « par répartition » qui assure la solidarité entre les générations, soit dans le cadre de la politique de redistribution de l’Etat-providence qui assure la solidarité entre les citoyens à un moment donné.

Mais pour que l’effort soit accepté, il faut que chacun ait la conviction profonde que tout le monde y participe de la même façon. En d’autres termes, il faut rétablir les liens de confiance qui se sont distendus et qu’un commentateur politique français a appelé l’archipelisation de la société française.

C’est pourquoi, il est urgent de NE PAS PARLER des enjeux financiers liés aux retraites mais exclusivement de l’architecture du système universel de retraite.

Compte tenu des disparités de situation, entre salariés du secteur public et salariés du privé, entre secteurs économiques à forte contrainte de pénibilité et les autres, entre secteur d’activité à haute intensité intellectuelle où on rentre tard et d’autres secteurs où le niveau d’étude requis permet des entrées précoces dans la vie active, le système de retraites à point ne paraît pas la plus mauvaise solution, au contraire. Il n’est d’ailleurs pas contradictoire avec le principe de base du système français dit « par répartition » à condition qu’on garantisse que la valeur du point soit indexée d’une façon qui reste à déterminer sur l’évolution générale des rémunérations.

Ensuite, il convient de prendre en compte que les régimes spéciaux ne sont pas nés de génération spontanée mais que leur mise en œuvre, fruit d’une négociation entre partenaires sociaux, répondait vraisemblablement à des conditions d’exercice des métiers que chaque régime spécial couvre. Parmi les facteurs pris en compte, il y avait la pénibilité, la dangerosité, les horaires décalés. Dans la fonction publique, le critère de dangerosité a ainsi abouti au mécanisme dit « de bonification d’ancienneté », qui par exemple chez les surveillants de prison, leur accorde une année d’ancienneté supplémentaire tous les 5 ans. Les mécanismes existent donc déjà mais sont mis en œuvre de façons différentes selon les régimes. Le travail d’unification entre ces régimes, voilà un chantier intéressant à ouvrir. Il me semble d’ailleurs que lors du précédent round de réforme des retraites, sous le quinquennat précédent, ces questions avaient été bien avancées, pour le régime général.

De même, on pourrait acter que le seul élément qui compte c’est la durée de cotisation et non l’âge auquel on part à la retraite ce qui réglerait la question des carrières longues. Par contre cela pourrait pénaliser les entrées tardives sur le marché du travail ou les carrières « hachées » comme on dit et qui concerne essentiellement les femmes, mais il y a là aussi des propositions.

Et si tout cela ne suffisait, il y a toujours le filet de protection du revenu minimum d’existence pour celles et ceux qui n’aurait pas pu, du fait de parcours d’existence hors du schéma général, acquérir des droits suffisants.

Il y a déjà là suffisamment de grain à moudre pour les partenaires sociaux, afin de refonder les principes d’un système universel, équitable et donc acceptable par tous.

Ceci étant acté par la loi, il sera alors temps de mettre en place, PAR LA NEGOCIATION, les mécanismes d’équilibrage du système général.

Vouloir faire les deux en même temps, c’était prendre le risque que ni l’un, ni l’autre ne se fasse. On en est là aujourd’hui.

Il est donc grand temps de parler de la réforme des retraites et que de cela.

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