Le réalisme en politique est [parfois] un courage

Dans un précédent billet, j’évoquais cette gangrène de la démocratie que, de tous temps, on a appelé démagogie et que désormais on appelle « populisme », sans se rendre bien compte qu’en faisant ainsi, on laisse entendre que le peuple, dont se réclament ces histrions, serait l’ennemi de la démocratie, dont se rengorgent ceux qui, élus par ce peuple, se sont révélés incapables de lui donner les réponses auxquelles il avait droit. C’est oublier un peu vite l’étymologie grecque de ce beau concept et le fondement de ce système politique, dont Churchill disait, parce qu’il en connaissait tous les défauts mais aussi les quelques qualités, qu’il était « le pire système politique, …à l’exclusion de tous les autres. » et que Lincoln définissait comme « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. »
Face donc à ces bateleurs qui entortillent la réalité dans les plis d’un discours où une ou deux vérités aident à faire passer beaucoup, beaucoup , beaucoup trop de mensonges, la plupart des hommes politiques semblent impuissants. Cela tient peut-être au fait que le mode de fonctionnement de nos démocraties impliquent que pour être élus, il faut savoir séduire autant si ce n’est plus que convaincre. A ce jeu de la séduction, ils se sont souvent laisser aller, eux aussi, à tordre un peu la vérité car dire les choses comme elles sont et promettre de faire ce qu’il faudrait faire est parfois dérangeant et que cela demande donc parfois du courage d’accepter d’être moins séduisant, sans pour autant être sûr d’être convaincant.

Et pourtant tenir compte de la réalité est quand même un meilleur gage de moins se tromper que de la nier. Au siècle passé, un homme politique avait érigé cela en principe de gouvernement ; il s’appelait Mendès-France. Il fut imité en cela par un autre homme politique, Michel Rocard qui théorisa cela avec le concept du « parler vrai ». Mais manifestement ceci n’est pas suffisant, non seulement, il faut parler vrai mais aussi, il faut « agir juste », c’est à dire mettre ses décisions en accord avec ses professions de foi. Et c’est là l’écueil principal
Prenons un exemple. Dans la presse, paraissait récemment ce point de vue https://www.ouest-france.fr/Stéphane Le Foll : « Produits phytosanitaires et courage en politique » Je ne savais pas Stephane Le Foll rocardien mais c’est toujours vivifiant d’entendre un professionnel de la politique de parler de courage en politique. Mais ici s’agit-il de courage ou tout simplement de réalisme ? En effet, il est courageux de dire qu’on ne va pas supprimer du jour au lendemain l’utilisation des produits phytosanitaires de synthèse car l’opinion publique y est largement favorable, les associations de défense de l’environnement ayant fait très correctement leur travail d’investigation et d’information. Mais il fallait peut-être aussi du courage pour imposer à des professionnels, peu enclins à s’en passer, l’obligation de produire les preuves qu’ils faisaient des efforts pour réduire leur utilisation massive de produits à la dangerosité avérée ou fortement probable.
Mais il était réaliste de penser qu’il fallait réduire très fortement leur usage, jusqu’à disparition complète et donc se donner une stratégie progressive pour y arriver, car il était également réaliste de constater que, compte tenu de la forte dépendance de toute une filière, cela prendrait forcément du temps, car rien n’est plus long que de changer ses habitudes surtout quand elles sont mauvaises. De plus, il fallait laisser aux différents échelons de cette filière, le temps de trouver les bons substituts. Envisager une migration massive vers l’agriculture biologique était aussi une option mais là aussi la transition aurait demandé du temps et la mise en œuvre de moyens d’accompagnement dont on ne disposait pas. Ces deux choix sont justes parce qu’il apportent une réponse cohérente à une réalité qui pose problème. Ici courage et réalisme allait donc de pair.

Tiens, puisque je parle de réalisme, je voudrais faire un petit détour vers un pays voisin, les Pays-Bas où le gouvernement actuel, dans la lignée, très libérale en la matière, de ses prédécesseurs, serait sur le point de prendre cette décision surprenante https://www.lesechos.fr/Aux Pays-Bas, l’Etat va produire son propre cannabis Est-ce politiquement courageux ? Ce n’est pas sûr. Par contre, c’est faire preuve d’un grand réalisme. En effet, la consommation de ce produit stupéfiant produit des effets néfastes sur ses consommateurs assidus et son interdiction nourrit un trafic tenu entièrement par des réseaux criminels. Du coup, tenter de contrôler le circuit en produisant soi-même est un bon moyen de tarir ces réseaux et en même temps de tenter d’agir sur les conduites addictives, à condition d’utiliser les ressources issues de ce nouveau commerce à corriger ces pratiques.
Il n’y a là rien de bien courageux car après tout, il ne serait pas le seul Etat à profiter des vices de ces habitants pour engranger quelques ressources. La vente d’alcool est paraît-il un monopole d’Etat au Canada et en France depuis la fin de la première guerre mondiale, la Loterie Nationale, puis maintenant la Française des Jeux, l’Etat joue (c’est le cas de le dire) sur l’addiction des Français aux jeux de hasard. A ce propos, voici la confirmation d’une décision depuis longtemps annoncée http://www.lefigaro.fr/FDJ : la privatisation pourrait débuter dès novembre, dit Le Maire
On peut comprendre la logique financière d’une telle mesure mais dire qu’en agissant ainsi, on ne baisse pas la garde dans la lutte contre les méfaits de l’addiction aux jeux, est vraisemblablement une contre-vérité, à tout le moins un abus de langage. En effet, si vous confiez à un acteur privé le soin d’organiser et de gérer la multitude de miroirs aux alouettes que sont les jeux d’argent, la réaction immédiate de cet acteur économique sera de tenter de maximiser son revenu, donc pousser des gens qui ne demandent que cela, à consommer encore plus. Dire le contraire, c’est nier une réalité et donc en la matière ne pas faire preuve d’un grand courage politique. Utiliser en fin de compte l’argument que ce n’est pas à l’Etat de gérer ces jeux, c’est avoir une vision idéologique marquée de l’Etat.

Or l’idéologie, quelle qu’elle soit est en politique aux antipodes du réalisme. A cet égard, il peut être intéressant de lire cet autre point de vue paru dans un journal belge https://www.levif.be/Les idéologies sont-elles les nouvelles croyances? Même si l’auteur semble découvrir, près d’un siècle après Gramsci, le poids et la nature des idéologies, il dit des choses plutôt justes sur la nature hémiplégique de la pensée idéologique, quelle que soit d’ailleurs cette idéologie.

C’est d’ailleurs souvent cette forte imprégnation idéologique qui fait que des dirigeants politiques qui paraissent courageux dans leurs propos se révèlent inconsistants dans leurs décisions, voire incohérents. Un exemple parmi d’autres : https://resistanceinventerre.wordpress.com/Les contradiction du Canada face à la question climatique J’aurai aussi bien pu prendre d’autres exemples plus proches aussi tant ces dirigeants « progressistes » se ressemblent. Si la conscience de l’urgence climatique leur fait dire des choses justes et vraies, parfois difficiles à entendre [« les feux en Amazonie se font avec notre complicité »], leur idéologie d’inspiration néo-libérale les fait agir parfois en sens inverse.

Le courage en politique aurait été de parler vrai mais aussi d’agir juste, c’est à dire apporter la réponse que la réalité imposait. Etre réaliste est une vertu en politique.

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