Le feuilleton de l’été : le talon de fer Chapitre 7 où nous découvrons que comme dans la mer, ce ne sont jamais les petits poissons qui mangent les gros

Quelques éléments de contexte de l’extrait

 Après avoir copieusement insulté une assemblée de riches actionnaires, avoir définitivement traumatisé un archevêque, qui ne s’en remettra pas, notre « héro », Ernest Everhard entre en campagne électorale. Il rencontre donc des tas de gens dont un petit groupe d’entrepreneurs, on dirait aujourd’hui des patrons de PME-PMI. Ecoutons leurs échanges.

Extraits du « Talon de Fer » de Jack London

 « C’étaient des gens assez intéressants avec leurs figures rusées et leur langage simple et clair. Ils se plaignaient à l’unanimité des consortiums et leur mot d’ordre était : « Crevons les trusts ! »…/… Et ils préconisaient l’établissement d’impôts énormes et férocement proportionnels au revenu, afin de détruire les vastes accumulations de richesses. Ils prônaient aussi, en guise de remède à des misères locales, la propriété municipale d’entreprises d’utilité publique telle que le gaz, l’eau, les téléphones et les tramways.
Mr Asmunsen [ un des « entrepreneurs »] fit un récit particulièrement curieux de ses tribulations en tant que propriétaire d’une carrière…/…
…/…La reconstruction de cette ville avait duré six années, pendant lesquelles le chiffre de ses affaires s’etait trouvé quadruplé et octuplé, mais lui ne s’en trouvait pas plus riche.
« -La compagnie de chemin de fer est un peu mieux au courant que moi de mes affaires. Elle connaît à un cent près mes dépenses d’exploitation et elle sait par cœur les termes de mes contrats …/…car écoutez bien ceci, a peine ai-je signé un gros contrat dont les termes me sont favorables et m’assurent un coquet bénéfice que les prix de transport à pied d’œuvre sont augmentés comme par enchantement. ../…C’est le chemin de fer qui me prend mon profit
…/…Par contre,  à la suite d’accidents, ou d’une augmentation de frais d’exploitation, ou à la suite de signature de contrats moins avantageux, j’ai toujours réussi à obtenir des rabais.
-Ce qui vous reste, au bout du compte, équivaut, à peu près, sans doute au salaire que la Compagnie [des chemins de fer] vous accorderiez si vous étiez directeur de votre carrière ?
-C’est cela même…/…
-A ceci différence toutefois, dit Ernest en riant, qu’elle aurait dû se charger de tous les risques que vous avez eu l’obligeance d’assumer pour elle.
[Puis notre héro s’en prend à un autre « entrepreneur », Mr Owen, propriétaire d’une chaine d’épicerie]
-Voilà six mois environ que vous avez ouvert une succursale ici ?…/… Et depuis lors, j’ai remarqué que trois épiciers  de quartier avaient fermé boutique. C’est sans doute votre succursale qui en est la cause ?
-Ils n’avaient aucune chance de lutter contre nous, affirma Mr Owen avec un sourire satisfait. Nous avions plus de capital. Dans un gros commerce la perte est toujours moindre et l’efficacité plus grande.
-De sorte que votre magasin absorbait les profits des trois petites boutiques. Mais, dites-moi, que sont devenus les propriétaires de celles-ci ?
-Il y en a un qui conduit nos camions de livraison. J’ignore ce que sont devenus les deux autres…/…
… :…Et vous avez absorbé les bénéfices qu’ils étaient en train de réaliser ?
-Bien sûr ! C’est pour cela que nous sommes dans les affaires.

-Et vous ? dit brusquement Ernest à Mr Asmunsen. Vous êtes dégouté de ce que le chemin de fer ait réduit vos gains ?
Mr Asmunsen fit oui de la tête
-Ce que vous voudriez, c’est réaliser des gains vous-même ?
Nouveau signe d’assentiment.
-Aux dépens d’autrui ?
-C’est comme cela qu’on gagne de l’argent, réplique sèchement Mr Asmunsen.
-Ainsi le jeu des affaires consiste à gagner de l’argent au détriment des autres et à empêcher les autres d’en gagner à vos dépens. C’est bien cela n’est-ce pas ? Est-ce que je vous ai bien compris ?
-Oui c’est cela, sauf que nous ne faisons pas d’objection à ce que les autres fassent des profits, tant qu’ils ne sont pas exorbitants.
-Par exorbitants, vous entendez gros, sans doute. Pourtant, vous ne voyez pas d’inconvénients à faire de gros bénéfices vous-même…sûrement non ?
[Puis il s’en prend à un troisième plus politisé]
-Il y a quelques temps, vous combattiez le trust du lait, lui dit Ernest ? Et maintenant vous êtes dans la politique, dans le Parti des Granges. Comment cela se fait-il ?
-…/…Je vais vous expliquer. Voici quelques années, nous autres crémiers menions tout comme nous l’entendions.
-Cependant, vous vous faisiez concurrence les uns aux autres ? l’interrompit Ernest.
-Oui, et c’est ce qui maintenait les bénéfices à un niveau faible. Nous essayâmes de nous organiser, mais il y avait toujours un crémier indépendant qui perçait à travers nos lignes. Puis vint le trust du lait.
-Financé par le capital en excédent de la Standard Oil, dit Ernest…/…
-…/…Ils nous posèrent le dilemme : entrer et nous engraisser, ou rester dehors et dépérir. La plupart d’entre nous entrèrent dans le trust, et les autres crevèrent de faim. Oh ! ça paya..d’abord. Le lait fut augmenté de 1 cent par quart de gallon et 25% nous en revenait, le reste allait au trust. Puis le lait fut augmenté d’un autre cent et il ne nous revînt rien du tout. Nos plaintes furent inutiles ; le trust s’était établi en maître. Puis le quart de cent nous fut retiré. Puis le trust commença à nous serrer la vis. Nous fumes pressurés…./…
-Mais avec le lait augmenté de 2 cents, il me semble que vous auriez pu soutenir la concurrence, suggéra Ernest.
-Nous le croyons aussi. Nous avons essayé. Et ce fut notre ruine. Le trust pouvait mettre le lait sur le marché à plus bas prix que nous. Il pouvait encore réalisé un léger bénéfice alors que nous vendions purement à perte…/…Les crémiers ont été balayés
-De sorte que le trust ayant pris vos bénéfices, vous vous êtes jeté dans la politique pour qu’une législation nouvelle balaie le trust à son tour et vous permette de les reprendre ?…/…
…/…Et pourtant le trust produit du lait à meilleur marché que les crémiers indépendants ?
[ en conclusion, notre héro a cette phrase terrible]
-Pauvres simples d’esprit, me chuchota Ernest. Ce qu’ils voient, ils le voient bien ; seulement, ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez
[ et la discussion se termine par un nouvel échange]
-Est-il vrai que l’organisation connue sous le nom de trust produit d’une façon plus pratique et plus économique qu’un millier de petites entreprises rivales ?
Aucune objection ne s’éleva.
-Donc, n’est-il pas déraisonnable de détruire cette combinaison économique et pratique ?
-Que faire alors ?
[demanda l’un des entrepreneurs] Détruire les trusts est notre seule issue pour échapper à la domination.
A l’instant, Ernest parut s’animer d’une flamme ardente.
-Je vais vous en indiquer une autre, s’écria-t-il. Au lieu de détruire ces merveilleuses machines, prenons-en la direction. Profitons de leur bon rendement et de leur bon marché. Evinçons leurs propriétaires actuels et faisons-les marcher nous-mêmes. Cela, messieurs, c’est le socialisme, une combinaison plus vaste que les trusts, une organisation sociale plus économe que toutes celles qui ont existé jusqu’ici sur notre planète. Elle continue l’évolution en droite ligne. Nous combattons les associations par une association supérieure. nous avons les atouts en main. Rejoignez-nous, nous autres socialistes, et soyez nos partenaires du côté gagnant.
[Cris et murmures de protestation mettent fin à l’échange]

Fin des extraits

Commentaires

Les extraits sont un peu longs mais c’était sûrement nécessaire pour bien montrer la maïeutique socratienne mise dans la bouche de son héro par Jack London pour démonter les contradictions et les luttes d’intérêts inhérents au système économique dominant. Il y a 9 ans, je me demandais si j’avais bien fait de laisser le dernier paragraphe de l’extrait qui ressemblait plus à un tract troskiste des années 70 (1970, je précise) qu’à un roman d’été. Finalement, c’est peut-être aussi bien que je l’ai laissé puisque ainsi, on en revient aux origines du mot socialiste et dont la traduction dans l’économie actuelle pourrait être ESS. Les socialistes d’aujourd’hui, comme les dirigeants des entreprises qui se revendiquent de l’ESS, et notamment ceux qui, se revendiquant de « l’entrepreneuriat social », en sont loin.Les premiers en effet n’ont eu de cesse de pourfendre les puissances d’argent dans l’opposition, pour ensuite leur dérouler le tapis rouge et renforcer leurs positions oligopolistiques, à peine arrivés au pouvoir. Les seconds, de leur côté, constituent des groupes d’entreprises de plus en plus gros en agrégeant des structures concurrentes , au mépris des règles élémentaires de fonctionnement de ces structures, diluant ainsi le peu de démocratie qu’il y restait encore.
Si vous en connaissez, de grâce faites-leur lire cet extrait du Talon de Fer

En plus, cela leur permettrait de se rendre compte que rien n’a vraiment changé sous le soleil. Les discussions qui avaient lieu l’été dernier autour du projet de loi agriculture et alimentation sont là pour en témoigner : la grande distribution, contre l’industrie agro-alimentaire, les deux contre les syndicats agricoles et au milieu des consommateurs qui auraient voulu être aussi acteurs.

Ultime épisode pour illustrer ces rapports de force en faveur des plus gros : quand Amazon affirme « devoir » répercuter sur les entreprises qui utilisent les services de ses plate-formes, elle ne fait rien d’autre que ce que décrit si bien London dans les rapports entre producteurs transporteurs et fournissuers d’énergie dans l’Amérique de la fin du XIX° siècle.

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