Le feuilleton de l’été « le Talon de Fer » chapitre 3 où l’on apprend que les capitalistes sont les bienfaiteurs de l’Humanité

Rappel des épisodes précédents : la narratrice, très émue d’avoir découvert le dénuement d’un ouvrier mutilé par un accident du travail, s’est mise en tête d’alerter l’opinion sur l’injustice qui lui a été faite. Ayant fait chou-blanc auprès de la presse, elle a décidé de sensibiliser les propriétaires de l’entreprise où cet accident a eu lieu. Nous la retrouvons à ce moment-là

Extraits  du « Talon de Fer » de Jack London :

« J’allais voir MrWickson et Mr Pertonwaithe, les deux hommes qui détenaient la plus grosse part des actions. Mais je ne réussis pas à les émouvoir…/
/…je m’aperçus qu’ils professaient une éthique supérieure à celle du reste des hommes, ce qui pourrait s’appeler la morale aristocratique, la morale des maîtres. Ils parlaient en termes généraux de leur politique, de leur savoir-faire qu’ils identifiaient à la probité…/
/…Et ils restaient absolument persuadés que leur conduite était juste : il n’y avait ni doute ni discussion possible à ce sujet. Ils se croyaient les sauveurs de la société, convaincus de faire le bonheur du grand nombre : ils traçaient un tableau pathétique des souffrances que subirait la classe laborieuse sans les emplois qu’eux, et eux seuls, pouvait lui procurer…/
/ ….De tous ceux que j’avais rencontrés, ceux-ci étaient bien les plus immoraux et les plus incurables…. »
[Ernest Everhard commente ensuite cette rencontre ]
« – Les maîtres sont parfaitement sûrs d’avoir raison en agissant comme ils le font… /
/… Quand ils veulent entreprendre quoi que ce soit, en affaire bien entendu, ils doivent attendre qu’il naisse dans leur cerveau une sorte de conception religieuse, morale ou philosophique du bien fondé de cette chose…../
/….Ils finissent toujours par trouver une sanction à n’importe quel projet. Ce sont des casuistes superficiels, des jésuites. Ils se sentent même justifiés à faire le mal pour qu’il en résulte du bien. L’un de leurs axiomes fictifs les plus plaisants, c’est qu’ils se proclament supérieurs au reste de l’humanité en sagesse et en efficacité…./
/….Le point faible de leur position consiste en ce qu’ils sont simplement des hommes d’affaires. Ils ne sont pas des philosophes. Ils ne sont ni biologistes, ni sociologues…./
/….Ils ne comprennent ni le genre humain, ni le monde, et néanmoins ils se posent en arbitre du sort de millions d’affamés et de toutes les multitudes en bloc. L’histoire, un jour, se paiera à leurs dépens un rire homérique. »
Fin des extraits

Etonnant non ? Et dire que cela a été écrit en 1908 ?

On ne peut pas être plus clair sur les fondements des règles éthiques qui régissaient le monde des affaires au début du XX° siècle. Mais un siècle plus tard, les choses ont-elles finalement beaucoup changé ?

Maintenant cela porte un autre nom : tout se justifie au nom du développement durable. C’est là une belle trouvaille sémantique : qui pourrait être opposé à l’idée même de développement ? Et en plus comme c’est durable, c’est éminemment rassurant !

 Il y a même des chartes pour cela et on en rend compte (dans la plus grande transparence ?) : cela s’appelle la Responsabilité Sociale de l’Entreprise qui est une seconde trouvaille sémantique géniale

Les plus audacieux vont même jusqu’à proclamer des chartes d’éthique qu’on baptise charte de bonne gouvernance. Là par contre l’invention sémantique n’est pas du meilleur effet car ça ne veut rien dire pour le commun des mortels. Encore un effort, messieurs les « petits maîtres à penser » qui grappillent dans les allées du pouvoir économique, un semblant d’expertise philosophique, une aura d’essayiste et vous finirez par trouver le bon concept, la formule-choc qui justifiera le tout.

La dernière trouvaille des penseurs de ce système, ça a finalement été l’invention du concept « d’entreprise à mission » qui a trouvé son application dans la loi PACTE votée au Printemps 2019 . Et dire qu’il s’est trouvé une partie du capitalisme français pour trouver que c’était une atteinte intolérable au droit de propriété. Je finis par croire qu’une partie des dirigeants économiques de la France sont entrés dans le XXI° siècle avec une mentalité du XIX° siècle.

On avait déjà eu dans le sillage de l’ESS l’invention du concept « d’entrepreneurs sociaux », qui se veut à mi-chemin de l’économie sociale et de l’économie capitaliste et qui emprute à l’une son vocabulaire pour pouvoir mieux appliquer les règles de fonctionnement qu’elle emprunte à l’autre.


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