Le feuilleton de l’été : « le talon de fer ». Chapitre premier où on découvre la lutte des classes

rappel des épisodes antérieurs dont je ne vous ai pas parlé. Un professeur de sociologie à l’Université de Berkeley au début du XX°, pour animer ses réunions d’intellectuels bien-pensants, a fait venir un conférencier socialiste pour leur parler de la condition ouvrière. Evidemment ça se passe mal.
Nous prenons l’histoire quelques jours plus tard : le même conférencier Ernest Everhard est reçu par le professeur en question en présence de sa fille, la narratrice et d’un évêque.

Extraits du « Talon de Fer » de Jack London

« ..-Vous fomentez la haine sociale[dit la narratrice]. Je trouve que c’est une erreur et un crime de faire appel à tout ce qu’il y a d’étroit et de brutal dans la classe ouvrière. La haine de classe est antisociale, et, il me semble, antisocialiste.
-Je plaide non coupable [répondit Ernest], il n’y a ni haine de classe ni dans la lettre ni dans l’esprit d’aucune de mes oeuvres;
…Je saisis le livre et l’ouvrit : »page 132;Ainsi la lutte de classe se produit, au stade actuel du développement social entre la classe qui paie des salaires et les classes qui les reçoivent. »
-Il n’est pas question de haine de classes là-dedans.
-Mais vous dites « lutte de classes » !
-Mais ce n’et pas du tout la même chose. Croyez-moi, nous ne fomentons pas la haine. Nous disons que la lutte de classes est une loi du développement social. Nous ne sommes pas responsables. Ce n’est pas nous qui la faisons. Nous nous contentons de l’expliquer, comme Newton expliquait la gravité. Nous analysons la nature du conflit d’intérêts qui produit la lutte  de classes.
-Mais il ne devrait pas y avoir de conflit d’intérêt!
-Je suis tout à fait de votre avis et c’est précisément l’abolition de ce conflit d’intérêts que nous essayons de provoquer, nous autres socialistes
[Et il lui lit un autre passage du même livre]
page 126: »Le cycle des luttes de classes qui a commencé avec la dissolution du communisme primitif de la tribu et la naissance de la propriété individuelle, se terminera avec la suppression de l’appropriation individuelle des moyens d’existence sociale. »
[Là intervient le prélat]
-Il n’existe pas de conflits d’intérêts entre le travail et le capital ou du moins il ne devrait pas en exister…./… Pourquoi y aurait-il conflit?
-Parce que nous sommes ainsi faits, je suppose.
…-Je parle de l’homme ordinaire, faible, et faillible et sujet à l’erreur?
[l’évêque acquiesce]
-Et mesquin et égoïste?
[l’évêque acquiesce toujours]
-Il veut avoir tout ce qu’il peut avoir?

-Il veut avoir le plus possible, c’est déplorable mais c’est vrai.
…-Prenons un homme qui travaille au tramway
[l’action se passe à San Francisco au début du siècle dernier, NDB]
-il ne pourrait pas travailler s’il n’y avait pas de capital, l’interrompit l’évêque.
-C’est vrai, mais vous m’accorderez que le capital dépérirait s’il n’y avait pas de la main d’oeuvre pour gagner les dividendes?
…-alors nos propositions s’annulent réciproquement et nous nous retrouvons à notre point de départ. recommençons. Les travailleurs du tramway fournissent la main d’oeuvre. Les
actionnaires fournissent le capital. Par l’effort combiné du travail et du capital, de l’argent est gagné. Ils se partagent ce gain. La part du capital s’appelle des dividendes. la part du travail s’appelle des salaires.
…Nous sommes tombés d’accord que l’homme est égoïste, l’homme ordinaire, tel qu’il est….Le travailleur étant égoïste, veut avoir le plus possible dans le partage. Le capitaliste, étant égoïste, veut avoir tout ce qu’il peut prendre. Lorsqu’une chose existe en quantité limitée et que deux hommes veulent en avoir le maximum, il y a conflit d’intérêts. C’est celui qui existe entre le capital et le travail et c’est un conflit irréconciliable…. »
Fin de l’extrait

petit commentaire

Intéressant, non? qui aurait pu penser que ce bon Jack London, l’ami de Croc-Blanc, celui qui nous a fait rêver avec ses aventures du Grand Nord était aussi un vulgarisateur des idées de Marx et des socialistes
Pensez-vous vraiment que depuis cette époque, les choses ont véritablement changé? Les hommes sont-ils devenus moins égoïstes, moins mesquins, moins faibles, moins faillibles?Non?

Aujourd’hui, comme les sociaux-démocrates ont renoncé à en parler depuis Bad Godesberg, comme les communistes n’y font plus référence depuis le congrés de……, on aurait pu penser que ce concept hérité du XIX° siècle avait fait son temps et que les conflits d’intérêts que décrit Jack London avaient disparu. Il n’en est rien. Il suffit de regarder autour de soi pour ce rendre compte de cela sauf que les rapports capital-travail ont changé, que le salariat fait place de plus en plus à ce qu’en France on a appelé l’auto-entrepreneuriat et lorsque les liens salariaux existent encore dans la nouvelle économie cela donne ce que vivent en France mais surtout dans les pays à faible revenu, les salariés de centres d’appel, de services informatiques basiques et même d’Amazon.

Ce qui devrait rassurer Jack London, s’il revenait parmi nous, c’est que se déroule actuellement la première grève mondiale des salariés d’Amazon.

Que peut-on en conclure ?

Le système économique fondé sur la la primauté de la propriété du capital instaure un rapport de force déséquilibré au sein des organisations productrices de richesses, qui aboutit à une répartition inéquitable de ces richesses produites. C’est ce que nous vivons de façon caricaturale depuis une vingtaine d’année et encore plus depuis la crise financière de 2008, qui n’a pas fait que des malheureux. Alors que la social-démocratie avait contribué dans l’immédiat après-guerre à réduire ces inégalités en imposant un système de redistribution, via l’Etat, le triomphe du libéralisme économique ou sa version « de gauche » le social-libéralisme ont de nouveau ouvert les vannes à tous les excès, au point que certains dirigeants de groupes financiers, plus clairvoyants ou plus inquiets de l’avenir explosif que promet cette situation de déséquilibre, font comme tous les étés depuis 4 ou 5 ans appel au civisme de leurs confrères afin de ….Payer plus d’impôts. C’est à dire réamorcer la pompe à phynance chère aux sociaux-démocrates.

Finalement London a raison : la lutte des classes , ce n’est pas la haine de classe, c’est juste une manière d’organiser le rapport de force afin que le partage du gâteau soit plus équitable.

Notez, il y a bien une alternative, c’est à dire une économie où le capital n’appartiendrait à personne et dans ce cas, comme il n’y aurait pas à rémunérer le capital, l’intégralité des richesses créées irait à ceux qui les produisent. Utopique ! Non, pas vraiment puisque c’est le cas de toutes les organisations qui se réclament de l’Economie Sociale et Solidaire. Le capital n’y appartient à personne puisqu’il est la propriété de l’entreprise, qu’il est non partageable et que sa rémunération, quand il est rémunéré est strictement encadré. Ce serait la solution si TOUTES les organisations qui s’en réclament appliquées ses principes. Mais comme le dit London, l’homme ordinaire est faible, faillible, mesquin et égoïste, y compris dans les sphères gouvernantes des entreprises de l’ESS.

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