Tomates bio en serre chauffée : Le « en même temps » dans les faits

Grands Dieux, que cela a fait du bruit dans le petit monde du « BIO » ! Des fruits et légumes « poussés » en serre chauffée, est-ce vraiment des produits qui méritent l’étiquette « produits bio » ?

« Non ! » répondent en choeur les fédérations de producteurs bio et les réseaux de distribution spécialisés, qui labourent ensemble le marché du bio depuis des décennies et qui, voyant enfin, ce marché décoller, craignent d’avoir tirer les marrons du feu pour que les grands de la distribution et les gros de la production intensive se régalent à leur place avec des fruits frelatés. Et ils s’appuient pour cela sur la philosophie qui sous-tend l’agriculture biologique : le respect de la nature et de ses cycles, une utilisation rationnelle et rationnée des ressources naturelles et de façon générale la préservation de la planète. Or chauffer les serres, ça consomme inutilement de l’énergie et sauf à ce que cette énergie soit de sources renouvelables, cela contribue à l’émission de gaz à effet de serre dont l’effet sur les changements climatiques est avérée. Or produire des tomates en hiver, et sous serre, c’est le plus souvent produire plus d’une récolte dans l’année donc prévoir des apports complémentaires ou alors carrément produire hors-sol. Autant de raisons pour dire que cette production ne peut pas recevoir le label « produits issus de l’agriculture biologique ».

« Mais bien sûr que si ! » rétorque, la bouche en coeur, les grands de la distribution et les grandes coopératives légumières et fruitières, qui après avoir snobé les produits « bio », produits « bo-bo », se rendent compte que les « bo-bo » en question ne sont pas que des « BOurgeois-BOhême » mais aussi tous ces « BOnne-santé : BOns-produits » qui ont compris que des aliments produits naturellement sont naturellement bons pour leur santé. Mais ils ne savent pas faire autre chose que de la grande distribution et leurs acheteurs et leurs chefs de rayon ont été formatés pour acheter
*d’abord le moins cher possible quitte à étrangler tout le monde (des fournisseurs, on en trouve toujours!),
*ensuite beaucoup (la quantité, c’est la garantie du « pas cher », la qualité, c’est le risque du « trop cher pour nous »)
*et enfin tout le temps (si le client veut des framboise des tomates et des fraises à Noël, il faut lui fournir des framboises, des tomates et des fraises le 23 décembre, au prix fort évidemment car Noël c’est le seul moment de l’année où il est permis de faire une -grosse- entorse au dogme du pas cher)

[NOTA : l’expérience montre que dans les faits, ce dogme du « le moins cher » est largement écorné tous les jours mais surtout ne le dites à personne, les clients seraient capables de commencer à regarder et comparer les étiquettes.]

Du coup, on vend des légumes et des fruits de saison toute l’année quitte à leur faire faire la moitié du tour de la Terre ou à les faire pousser de façon artificielle en mettant en œuvre toute la technologie possible et imaginable, mobilisant une grande masse d’énergie (voir plus haut)

Du coup, on recherche des producteurs capables de fournir instantanément de très grosses quantités, ce qui rend difficile et plus aléatoire le contrôle du respect des normes strictes qui régissent le label bio.

Mais comme ces normes ne concernent que la nature des intrants dans le processus de production, il suffit que le cahier des charges qu’acceptent ces producteurs prévoit le respect de ces normes pour que les produits soient qualifiés de « bio » au sens que lui donne les autorités françaises et communautaires. Ensuite, tout dépend de la façon dont les contrôles sont efficaces, sur le lieu de production puis tout le long de la chaîne logistique. Et la règle du « pas vu, pas pris » s’applique.

Voilà donc posées les données du problème que devait résoudre le Comité National de l’Agriculture Biologique

Et le résultat est dans la droite ligne de la règle établie lors de la campagne présidentielle qu’on résume sous l’expression « et en même temps » qui permet de dire que tout et son contraire sont parfois possibles simultanément.

En l’occurrence, cela donne cela donne ceci :
*Puisque les règlements européens ne légifèrent que sur la nature et la qualité des intrants (fertilisants, lutte contre les parasites et nuisibles) qu’elle reste muette sur une grande partie du processus de production, rien n’empêche de produire des tomates sous serre chauffée au fuel en hiver pourvu que le cahier des charges en matière d’intrants soit respecté, sinon il y aurait un désavantage concurrentiel pour les producteurs français vis-à-vis de leurs concurrents européens.
*Mais comme une partie de l’opinion publique pense que l’alimentation biologique, ce n’est pas qu’une question de molécules chimiques qu’on ingère ou pas, il faut en tenir compte et donc on ne verra pas les tomates sur les étals avant le 1° mai.

Jugement de Salomon, dira-t-on, qui ménage la chèvre et le chou.

Pas sûr du tout, car ce qui est en cause ici, ce n’est pas de manger des tomates « cœur de boeuf » à la Saint-Valentin , mais plutôt de consommer des tonnes et des tonnes de fuel, et donc de relâcher des tonnes et des tonnes de CO² dans l’atmosphère.

Qu’à cela ne tienne ; il suffit d’interdire toutes les serres qui ne fonctionneraient pas avec des énergies renouvelables.

Ça , c’est une bonne idée puisque ça répond à cette objection mais est-on pour autant sûr que la qualité gustative sera au rendez-vous puisque en général la pratique du « hors-sol » est associée à la culture en serre chauffée ? La question reste ouverte.

Ces points de détail étant évacués, restent quand même quelques questions de fond ?

La première concerne l’utilité des serres. En effet, si vous ne pouvez pas vendre vos produits du 21 décembre au 30 avril , c’est à dire au moment où les serres servent vraiment, à quoi bon investir lourdement dans de telles installations ? On peut dès lors imaginer que les serristes, pour rentabiliser leur investissement continueront à produire des tomates « bio » de la veille de Noël à la Fête du Travail. La question du débouché se posera alors : exporter ? C’est une option mais c’est pas gagné si on en croit les jérémiades de nos producteurs hexagonaux concernant les conditions de concurrence. Vendre aux industriels pour la transformation en sauce tomate ? Là on marche sur la tête. Stocker en chambre froide pour envahir le marché dès le 1°mai ? Là on marche doublement sur la tête car c’est le moment où les tomates de plein champs du Sud de l’Europe arrivent d’où risque d’engorgement et surtout « chauffage+chambre froide » l’hiver, bonjour le bilan carbone. Les serristes et donc le gouvernement qui les met devant des alternatives pires les unes que les autres, ont un problème majeur à résoudre.

La seconde concerne la libre circulation des marchandises en Europe. C’est bien beau de vouloir interdire la vente de tomates de la Saint-Zéphirin à la Saint-Jérémie mais essayer de l’imposer aux exportateurs espagnols, belges, allemands ou néerlandais. Au nom de quelle règle admise par l’Union Européenne pensez-vous pouvoir interdire la commercialisation d’un produit ? Aucune a priori. Double peine donc pour les producteurs français puisque eux ne pourrons pas vendre des tomates qu’ils auraient pu produire alors que leurs principaux concurrents pourront le faire sauf à ce que la France paye de lourdes astreintes.

Parfois la pratique du « en même temps » devient un art d’une grande subtilité, tellement subtil même que le plus souvent, perdu dans des conjectures improbables, le gouvernement se prend les pieds dans les replis du tapis de la réalité. [NDA : cette phrase, il fallait l’oser, on dirait du Maire de Champignac dans le texte].

Bon alors que faire ?

Faire confiance au consommateurs et après que chacun fasse son métier le mieux du monde.

Si le consommateur n’est intéressé QUE par sa petite santé, sa petite crainte des vilaines molécules qui peuvent perturber son métabolisme, qu’il fasse confiance au label AB et qu’il achète s’il veut des tomates en hiver, sans goût mais sans reproche et le monde pourra s’écrouler autour de lui, il s’en fout, il mourra EN BONNE SANTE.

Si par contre le consommateur pense que la façon dont on produit les aliments est aussi importante que ce qu’ils contiennent, que cela forme un tout qu’on appelle l’approche écologique des choses, son choix sera vite fait et il ne mangera pas de tomates en hiver, ni de tomates produites hors-sol, le reste de l’année d’ailleurs et ainsi il aura l’impression, mais ce ne sera pas qu’une impression, d’avoir à son petit niveau contribuer à ralentir la dégradation de l’état des lieux où nous vivrons bientôt à 9 milliards d’individus.

Si la grande distribution fait correctement son boulot, qu’elle lui vende donc du « produit santé » mais de grâce qu’elle ne lui parle pas d’ « agir pour la planète », ce serait de la publicité mensongère. Le même message peut également être envoyé aux coopératives légumières.

Si les groupements de producteurs bio, si les réseaux de distribution spécialisés font correctement leur boulot, qu’ils promeuvent les valeurs qui sont les leurs depuis l’origine et qui sont apparemment fortes et de plus en plus audibles. Et comme la meilleure défense reste encore l’offensive, le boulot ne sera correctement fait que si l’effort de conviction qu’ils font portent sur les clients qui sont passés au bio par trouille pour leur système endocrinien pour leur expliquer que la santé ne s’arrêtent pas à l’assiette et qu’il existe ce qu’on appelle la santé-environnement et là on peut dérouler à l’infini sur les thèmes que je viens d’évoquer, ci-dessus.

Comme vous le voyez, cela ne dépend pas de mesures réglementaires mais bien d’un travail pédagogique auquel d’ailleurs le CNAB aurait été bien inspirée de participer en faisant une petite leçon de choses sur les implications de chaque choix de consommation plutôt que cette décision qui n’en n’est pas une et qui en fin de compte mécontente tout le monde.

Le « en même temps » ne sera jamais une chose aisée qu’on peut régler d’un coup de décision administrative mais plutôt une affaire « du temps long » car « en même temps » suppose qu’on puisse faire cohabiter des attitudes a priori inconciliables avant de les faire converger ce qui suppose de savoir écouter, savoir convaincre, savoir être patient, trois qualités indispensables sinon, ce n’est qu’une phrase sans grande signification, un slogan de campagne de la même nature que « Yes we can » , « make America great again » , « le changement, c’est maintenant », « ensemble, tout devient possible »

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