RSE : commencent-ils à comprendre ?

Lors de la COP 21 à Paris, la France n’avait pas vraiment réussi à entraîner dans le sillage des Nations, les grandes entreprises sans lesquelles il est illusoire de penser que les engagements pris par les Etats signataires seront tenus. Des initiative privées, comme Climate Chance ou Finance Climat, tentent depuis de faire ce pont entre les Etats, les entreprises et les puissances financières qui soutiennent les deux et de ce point de vue, les choses commencent à bouger.

Il faut dire que la grande affaire, dans ces cénacles, depuis la publication d’une série d’articles dans la Harvard Business Review, c’est la RSE et la prise en compte des parties prenantes dans la stratégie de l’entreprise. L’idée de base est simple : tous les acteurs économiques ne sont pas que des acteurs économiques, ce sont aussi des acteurs politiques, des citoyens, des parents et des membres d’une communauté dont les valeurs ne sont pas que les valeurs financières. Si donc, à un moment donné, le client, le fournisseur, le salarié, tous trois parties prenantes de l’entreprise, arrivent à reconstituer ce puzzle que représentent ces différentes appartenances, il est inéluctable que les conflits de valeurs qui en résultent ne peuvent qu’être préjudiciable à leur adhésion au projet entrepreneurial. Or une entreprise dont les clients, les fournisseurs, les salariés ne partagent plus le projet devient une entreprise fragile dans trois de ses composantes essentielles : son amont, son aval et sa mécanique interne.

C’est un peu ce que traduisait l’un de ces auteurs américains, Jack Springman, quand il intitulait l’un de ces articles en juillet 2011 «  1000 jours pour réinventer le capitalisme ? », qui répondait en écho à un autre article parue dans la même revue HBR, en février de la même année sous la plume de Michael Porter «  la création de valeurs communes ».

Lorsque ces différents articles ont été publiés tous entre 2009 et 2011, les chercheurs en science manageuriale étaient sous le choc de la crise des subprimes qui avait failli mettre bas tous le système auquel ils croyaient jusque là.

Simultanément, il y avait eu l’échec cuisant de la COP 16 à Copenhague et les rapports du GIEC qui avait suivi montraient que les choses ne pouvaient qu’empirer et le pire, si je puis dire, c’est que ce que ce cénacle de scientifiques décrivait comme un futur possible commençait à se réaliser. Ainsi en quatre ou cinq ans, ce n’est pas seulement un système économique qui vacillait mais l’ensemble qui menaçait ruine. Et quand je dis menacer ruine, c’est aussi du point de vue financier, car les premiers signes de dérèglements climatiques avaient déjà des conséquences financières importantes, trop importantes en tout cas pour être glissées sous le tapis : coûts assuranciels des catastrophes naturelles, dérèglements des cycles de production de matières mais aussi des cycles de transformation, sans oublier l’action des pouvoirs publics qui, pas à pas, remettaient à la charge des entreprises, le coût des externalités négatives que leur activité non maîtrisée, générait. L’addition risquait donc d’être lourde.

Les esprits n’étaient peut-être pas encore mûrs en 2015 lors de la COP 21 mais maintenant il semblerait que certains aient compris, soit par conviction philosophique, soit par intérêt que les entreprises qu’ils dirigent ont une responsabilité qui dépasse le simple retour financier qu’en attendent des actionnaires dont certains d’ailleurs, les fonds de pension mais surtout les fonds souverains n’ont pas la maximisation du revenu comme horizon indépassable.

C’est du moins ainsi que je comprends l’adhésion de certains grands dirigeants d’entreprises français au projet du président Macron d’inscrire dans la loi une extension de l’objet social d’une société tel qu’il est défini par le code civil. Pour en savoir plus, je vous renvoie à ce que j’ai déjà écrit sur le sujet ces derniers mois.

Mais entre les mots et les actes, il y a parfois un gouffre qui s’appelle la sincérité des engagements . C’est pourquoi il convient de saluer à sa juste valeur cette initiative https://www.euractiv.fr/Neutralité carbone : 30 multinationales disent banco

Dit comme cela, l’engagement semble fort. Il repose sur les conclusions d’une étude, ZEN 2050 dont on peut trouver tous les éléments ici Imaginer et construire une France neutre en carbone.

La démarche est cependant légèrement biaisée. Certes, il est bon de rappeler que la stratégie est forcément à long terme et qu’un horizon de 30 ans est certainement nécessaire pour que tous les efforts demandés aux uns et aux autres trouvent leur plein effet. Toutefois, si un chemin critique avait été tracé, on verrait déjà beaucoup bien l’ampleur des engagements des uns et des autres dans la durée et surtout on disposerait d’un outil de contrôle de la continuité de l’effort dans le temps. Et c’est là où un second biais intervient : à partir du moment où il est clairement annoncé que trois groupes doivent se mobiliser simultanément , les entreprises, les pouvoirs publics et nous citoyens-producteurs-consommateurs, il est clair que chacun de ces groupes entend « les deux autres doivent se mobiliser ». Et la lecture des documents, aussi bien la note de quatre pages à l’usage des décideurs que l’étude en elle-même, d’une centaine de pages, laisse une impression de déjà-vu, s’agissant de littérature d’entreprises : les pouvoirs publics devront investir, les consommateurs faire des efforts et nous entreprises, « nous investirons dans des techniques bas carbone » et dans « une publicité responsable » .

Finalement, je ne suis pas sûr que ces chefs d’entreprises aient tout compris : qu’il parlent par exemple d’un contexte de croissance continue sans se poser la question de la compatibilité de cette croissance avec la finitude des ressources naturelles pose problème. S’ils l’ont en tête, ils auraient gagné en clarté à expliquer qu’une croissance peut être qualitativement acceptable lorsque, premièrement elle est plus dense en emploi (nombre d’heures travaillées et payées par unité de richesse créée) et secondement qu’elle se fonde plus sur la production d’un service plus riche en valeur d’usage que sur la production d’objets de plus en plus sophistiqués. A cet égard, une réflexion plus approfondie sur ce qu’implique le concept d’économie circulaire en terme, non seulement de recyclage, mais d’éco-conception des produits, de choix des produits en terme d’utilité sociale, d’économie de l’usage par opposition à économie de la possession aurait rendu plus crédible leur engagement vers une société à neutralité carbone. Mais ce n’est peut-être qu’un premier pas et maintenant que le pli est pris de dialoguer avec toutes les parties prenantes, considérons que cette étude n’est pas une fin en soi mais le début d’une démarche pas à pas qui ira tranquillement vers 2050 (j’aurai 99 ans)

Afin d’être complet, je rappellerai aussi que cet engagement d’une cinquantaine d’entreprises françaises fait écho à une prise de position de la Commission Européenne de novembre 2018 présentée par le Commissaire en charge de l’énergie, dont on se souvient que la nomination avait été contestée par le Parlement en raison de ses engagements passés dans l’industrie pétrolière «L’objectif de neutralité carbone pour 2050 est incontournable»

A défaut de passion, on sent là beaucoup de raison, mais sera-ce suffisant quand on voit que par ailleurs les EM traînent des pieds ne serait-ce que pour grimper la première marche du cheminement tracé par eux en aval de la COP 21 ?

De même que penser de cette initiative prise là aussi par des grands groupes internationaux Des multinationales s’allient contre les déchets plastiques

la question qui introduit cet article résume à elle seule mon impression « Financer pour éviter de changer? » Et encore quand on dit financer, pour de tels groupes 1,7 milliards de dollars à eux tous, ce n’est pas un effort surhumain. Et il est heureux que l’un de ces chefs d’entreprises ait dévoiler le fond de sa pensée « Nous devons éduquer les consommateurs et les gouvernements sur la nécessité de la collecte et du traitement des déchets plastiques »

Comme ça au moins, nous savons qu’il n’est pas question de remettre en cause la production d’objets jetables en plastique alors que c’est peut-être cela la cause du reste. Toujours cette manie de battre sa coulpe sur la poitrine du voisin.

Alors pour répondre à la question du titre de l’article « Commencent-ils à comprendre? », la réponse est en partie positive. Cette fois-ci, c’est clair, le capitalisme a compris qu’il ne pouvait plus faire fi de tout ce qui n’était pas son environnement financier, que des parties prenantes dont les valeurs ne sont pas les siennes existent et que lui-même, système économique datant d’une certaine époque, évolue dans un monde dont les contraintes sont plus fortes qu’il ne le pensait et tout ceci, c’est déjà un bon point. Par contre, il n’a pas encore compris manifestement quelle bonne réponse il pouvait apporter. On pourrait appliquer à ces chefs d’entreprises cette phrase un peu méprisante citée plus haut « nous devons éduquer les producteurs et les marchandiseurs sur la nécessité de produire des biens utiles et non nuisibles à la planète ou aux êtres vivants qui la peuplent. »

Ce n’est pas une bataille perdue d’avance et comme toute éducation est affaire de pédagogie et que la pédagogie est avant tout l’art de la répétition, il est nécessaire que le dialogue initié au travers des initiatives RSE se poursuive et se renforce…en ayant bien en tête qu’il s’agit là d’une longue marche. Jusqu’en 2050 ?

quelques articles de référence de la Harvard Business Review
https://hbr.org/2009/12/why-profit-shouldnt-be-your-top-goal
https://hbr.org/2011/01/the-big-idea-creating-shared-value
https://hbr.org/2011/07/implementing-a-stakeholder-str
https://hbr.org/2011/07/a-thousand-days-to-re-invent-capital

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