Ces entreprises qui se prennent pour des Etats

L’Etat moderne est né en Europe lorsque les marchands ont opposé leur puissance, montante, à la puissance, alors à son apogée, de monarchies ou de principautés plus ou moins théocratiques. En la matière, les villes de la ligue hanséatique ou même Venise ont sont une bonne illustration.

Avec l’affaiblissement du principe monarchique, le système a évolué pour donner en fin de compte le modèle d’Etat-Nation dont l’expression actuelle sont nos sociétés démocratiques qui tirent leur légitimité d’une délégation de souveraineté du peuple via le suffrage universel. Ceci est admis, dans le principe. La réalité est parfois un peu différente et surtout est perçue de façon très contrastée selon qu’on est plus ou moins bien intégré dans le schéma général et qu’on considère que les attributs de la souveraineté moderne que sont, la sécurité et la solidarité, sont bien assumés par cette représentation démocratique à la tête de l’Etat.

Dans cette conception, l’Etat assure donc la sécurité intérieure et extérieure, met en œuvre les moyens, monnaies, infrastructures, instruments juridiques et normes, devant faciliter le développement des activités humaines au profit de tous. Bref, l’Etat défend l’intérêt commun, face aux intérêts particuliers, dont il ne pourra jamais être la somme, d’ailleurs.

En matière d’infrastructures toutefois, on notera quelques petites nuances entre les deux côtés de l’Atlantique et les exemples les plus parlants sont ce qu’on appelle les activités de réseaux (voies ferrés, fluides, électricité, téléphone). Alors que Outre-Atlantique, cela est resté le domaine de l’investissement privé, en Europe, tous les pays ou presque sont passés par l’étape entreprise étatique. La Commission Européenne a réussi, au nom de le libre concurrence à mettre à bas ces monopoles d’Etat, par ce qu’elle a appelé « libéralisation » et que nous nommerons plus justement « privatisation », au nom de la libre concurrence au sein d’un espace unique.

Néanmoins, il est un secteur d’infrastructure où l’Union Européenne a conservé un outil public, l’espace avec l’ESA et un opérateur industriel Eurospace. Ce n’est certes pas une infrastructure d’intérêt commun en soi, mais sans une totale maîtrise de cet outil, il n’est pas envisageable de développer souverainement les infrastructures du XXI° siècle que sont les télécommunications ou des outils comme Galileo qui, elles, sont d’intérêt commun. Inutile aussi de vouloir espérer explorer de façon souveraine l’espace, soit pour des motifs purement scientifiques de connaissance du monde et de ses origines, soit pour des motifs plus terre à terre si j’ose dire s’agissant de retourner sur la lune.

Or justement dans ce domaine, la plus prestigieuse agence en la matière, la NASA, risque de se voir damer le pion par des initiatives privées. Je mets de côté les initiatives du patron de Virgin, qui n’ambitionne que d’exploiter un filon touristique pour « hapy fews » dans la banlieue de la Terre. Par contre le projet SpaceX de Elon Musk est d’une autre nature mais j’ai déjà dit ici ce que je pensais de la démarche de cet entreprenant entrepreneur. Dans le même ordre d’idée, la révélation récente de celui qu’on considère généralement comme l’homme le plus riche du monde, mérite qu’on s’y arrête : https://www.lesechos.fr/Jeff Bezos lève le voile sur son alunisseur

Que cherche-t-il donc ces multimilliardaires en se lançant, contre des Etats, et non des moindres, dans la course à l’espace ? Je ne suis pas intimement persuadé qu’il y ait dans de telles aventures des retours sur investissements importants et encore moins rapides. Cela ressemble un peu à la course à l’espace que le monde a suivi de 1957 à 1975 entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique d’alors, c’est à dire une affirmation de sa propre puissance. Ce faisant, ces milliardaires semblent vouloir nous dire : « Notre puissance est telle que nous sommes capables, dans bien des domaines de faire autant que les Etats les plus puissants. » Affirmation nietzschéenne de la volonté de puissance de quelques uns qui considèrent que l’argent est l’instrument essentiel du pouvoir.

Mais cela va peut-être un peu plus loin que de simples pulsions libidinales. En effet, si on extrapole le cas d’Amazone à ce qu’on appelle les GAFA, ou même autrement maintenant, force est de constater qu’à travers leur domination économique devenue sans partage http://www.econum.fr/gafa/Les GAFAM et les NATU, nouveaux maîtres du monde de l’économie numérique ? ils ont en fait la main-mise sur des pans entiers de notre vie quotidienne en particulier sur notre vie privée. Ils sont capables de nous influencer dans nos choix quotidiens mais aussi dans nos choix politiques. Ils savent tout de nous, mieux et plus souvent que les services de police les plus inquisitoriaux. Et pire que tout, en laissant faire les esprits les plus détraqués, ils mettent en péril la sécurité de leurs utilisateurs, pour ce qui est de la vie privée, et contribuent à fausser le débat démocratique en laissant les lanceurs de boules puantes polluer la communication politique, notamment en période électorale.

Le Danemark, petit pays mais aux dirigeants plutôt agiles, comme leurs cousins Islandais, ont vite compris que se mettaient en place avec ce nouveau type d’entreprises monopolistes dans leur domaine, de nouveaux pouvoirs mondiaux et qu’il fallait en tenir compte. Certes certains ont ri quand cette décision a été prise : https://www.latribune.fr/Le Danemark nomme un ambassadeur auprès des GAFAMais avec le recul de deux, on se dit qu’après tout, ce n’était pas si idiot que ça, du moins quand on est un petit pays. Cela permet de faire entendre sa voix et il n’est peut-être pas tout à fait fortuit que la Commissaire Européenne qui a réussi à faire plier financièrement certaines de ces entreprises soi justement danoise, Mme Vestager.

Un autre dirigeant européen semble avoir compris cela puisque à au moins deux reprises, il a rencontré le dirigeant d’une de ces principales entreprises, et comme par hasard, celle dont les agissements hasardeux semblent être le plus préjudiciables aux libertés publiques : https://www.huffingtonpost.fr/Mark Zuckerberg et Emmanuel Macron se rencontrent (encore) à l’Élysée

On ne sait pas ce qu’ils se sont dits mais il semblerait que le président français ne soit pas sorti complètement convaincu de la sincérité de la démarche de son interlocuteur pour qu’il est insisté à deux reprises sur la responsabilité des entreprises dans le domaine des technologies. https://www.acteurspublics.com/À VivaTech, le Président défend le modèle d’une technologie responsable2019/05/16
Notamment, il s’est adressé aux deux principales puissances étatiques pour leur rappeler quelques points qui du point de vue de la moral politique font que le modèle européen doit être différent du leur :

“La Chine crée un modèle de tech puissant, mais stato-centré, dans lequel le gouvernement a sa part, et qui n’a pas nos référentiels en matière de libertés individuelles et de droits de l’Homme, et c’est ce qui crée par la même occasion des limites.”

« Les États-Unis sont un continent formidable, mais ils ont un modèle entièrement dirigé par de grands acteurs du secteur privé et qui n’est plus soumis à des freins et contrepoids démocratiques »

En ce qui concerne les Etats-Unis, le constat n’est pas nouveau et c’est à mettre au crédit des dirigeants américains du début du XX° siècle d’avoir érigé une barrière de protection contre les grands acteurs économiques de l’époque en adoptant la législation anti-trust. D’inspiration libérale, ces lois se sont révélées fort utiles également lorsque des présidents de sensibilité social-démocrate ont gouverné. C’est cette même antienne d’inspiration libérale qui d’ailleurs guide les décisions de la Commission européenne lorsque des fusions d’entreprises sont en passe de créer une situation monopolistique et la fusion Siemens-Alstom en est la dernière illustration, pas très heureuse d’ailleurs compte tenu des enjeux mondiaux derrière ce projet.

Toujours est-il que cette entreprise dont le patron se comporte comme un chef d’Etat se voit contester au nom de ces lois anti-trusts par un de ces fondateurs : https://www.ouest-france.fr/Un co-fondateur de Facebook appelle à démanteler le groupe

Le réflexe est sain de la part d’un créateur d’entreprise qui voit l’entreprise qu’il a contribué à exister devenir selon sa propre expression «un Leviathan qui élimine l’esprit d’entreprise et restreint le choix des consommateurs » A cet égard, il n’est pas inutile de se rappeler que cette image du monstre biblique, le Leviathan, a été choisie pour désigner l’Etat par Hobbes, un des fondateurs de la philosophie politique et notamment du concept de souveraineté.

Du coup, me revient en mémoire les actes d’un colloque qui s’est déroulé au Sénat en début d’année 2007, 12 ans déjà, et dont le titre est assez évocateur de ce qui se passe actuellement dans notre monde : www.senat.fr/rap/r06-262/r06-2621.pdf Etats ou entreprises : qui gouvernera le monde demain ? Actes du colloque du 23 janvier 2007

Cela dit, si vous pensez que la montée en puissance de ces nouveaux monstres économiques est « résistible » (comme aurait dit Berthold Brecht), vous pouvez toujours vous associer à cette action de groupe ou au moins lire les analyses et les considérant de leur dépôts de plaintes collectifs

https://gafam.laquadrature.net/

Le sujet est loin d’être épuisé.

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