à quoi servent l’ENA et les grands corps de l’Etat? Le cas Vinci

Au cœur de la polémique sur la réforme de l’ENA (dans ce cas, on parle de réforme comme on le dit les vieilles vaches, juste avant de les mener à l’abattoir), il y a notamment cette aberration qui permet à des élèves frais émoulus de l’Ecole d’intégrer un des Grands corps de l’Etat, là où se trouve parait-il la quintessence de l’expertise administrative à la française : le Conseil d’Etat, la Cour des Comptes et l’Inspection Générale des Finances. Il se trouve que deux de ces corps ont eu à se prononcer ces derniers mois sur le cas d’une entreprise tellement française dans son mode de fonctionnement Vinci.

Commençons par la dernière étape.

La Cour des Comptes s’est intéressé de très près à un de ces nombreux scandales nés des relations adultérines de l’Etat avec les grands groupes industrialo-financiers qui constitue l’armature du capitalisme à la française : les concessions d’autoroutes. J’ai déjà parlé à plusieurs reprises de ce sujet et de l’incroyable cadeau fait par le gouvernement Fillon à ces entreprises concessionnaires, cadeau réitéré semble-t-il par le gouvernement  Valls, tout aussi aux abois financièrement que le gouvernement Fillon, à la tête parait-il d’un Etat en faillite. Le rapport qu’ont produit les Sages de la Rue Cambon est manifestement très sévère sur la façon dont ces concessionnaires tirent un immense profit de leur « petite concession »  https://www.francetvinfo.fr/ Autoroutes : un rapport accablant.
 S’il est normal que ces entreprises soient justement rémunérées pour un service qu’elles rendent effectivement, il est évidemment particulièrement scandaleux que, au-delà de ce que prévoyait la concession, ces entreprises fassent des profits plantureux tout en demandant l’application mécanique des dispositions qui les arrangent et de celles-là seulement. C’est pourquoi, la dernière augmentation a du mal à passer https://www.francetvinfo.fr/ Autoroutes : les tarifs ont encore augmenté Et là bizarrement tous ceux qui font profession de hurler, manifester, bloquer contre le sort fait aux « vaches à lait » automobiles, sont restés cois. Seuls quelques politiques ont réagi.

J’aime bien les grands corps de l’Etat quand ils décortiquent avec autant d’a-propos et de courage, tous les petits arrangements qui existent entre l’Etat et certaines grandes entreprises, dont certaines, sous des noms différents au fil des décennies, vivent grassement aux crochets du budget de l’Etat. Parmi celles-ci, il y justement celle dont je voulais parler, Vinci
(voir sa fiche Wikipédia ici https://fr.wikipedia.org/wiki/Vinci_(entreprise))

Or Vinci, nous la retrouvons dans un autre dossier qui est en train de faire scandale : la vente d’Aéroport de Paris. En effet, non content de construire un peu partout dans le monde des immeubles symboliques, non content de gérer et d’entretenir des kilomètres et des kilomètres d’autoroutes , ce groupe  se vante d’une certaine expertise dans la gestion des aéroports et s’estime donc particulièrement bien placé pour reprendre à sa charge le fardeau que représenterait pour l’Etat la gestion des aéroports parisiens et pour cela n’hésite pas à mener une campagne de presse tonitruante, en s’appuyant sur la presse économique, favorable par essence à toute forme de privatisation d’infrastructures rendant un service public :
 le 9 janvier 2019 https://www.latribune.fr/ Les jolis coups de Vinci dans les aéroports confortent son statut de favori pour ADP A noter dans cet article cet intertitre en forme d’aveu : « Les aéroports compenseront la fin des concessions des autoroutes. »

Et comme on n’est jamais aussi bien servi que par soi même, le patron de Vinci Airports enfonçait le clou tout en finesse le 14 FEVRIER 2019 https://www.europe1.fr/ Privatisation d’ADP : Vinci Airports souhaite que l’État choisisse « un vrai acteur industriel » Malheureusement Nicolas Notebaert eut cet aveu inopportun en cours d’interveiw « On attend que notre contrat pour Notre-Dame-des-Landes soit respecté et que l’on soit indemnisé. » Dit par le responsable de la division aéroport de Vinci, alors qu’on lui parle de Aéroport de Paris contredit un peu, voire totalement, les propos de la ministre des transports  qui a dit : « « Cela ne marche pas comme ça », tout en confirmant qu’il y a bien négociation  sur ce sujet :  « On a un contrat à Notre-Dame-des-Landes, sur lequel on est en train de travailler à la résiliation, et par ailleurs il y aura une procédure sur Aéroports de Paris, évidemment avec toutes les garanties de transparence »,

Sentant que la déclaration imprudente de son dirigeant faisait apparaître la ficelle un peu trop visiblement, dès le lendemain, le 15 AVRIL 2019, le groupe démentait : https://www.econostrum.info/ Vinci dément négocier avec l’État une indemnité pour le projet avorté de Notre-Dame-des-Landes, ce qui était contredit le jour même par un autre média : https://www.20minutes.fr/ Notre-Dame-des-Landes: Vinci réclame «plusieurs centaines de millions d’euros» à l’Etat

En matière de transparence, on a vu mieux mais je serais prêt à parier, et ce n’est qu’un pari, qu’il y a quand même anguille sous roche. En effet faisons un petit rappel de ce dossier NDDL.

Dès l’annonce de l’abandon du projet, des journaux titraient, le 20 JANVIER 2018
http://www.leparisien.fr/ Notre-Dame-Des-Landes : l’Etat va devoir indemniser Vinci puisque, dans le cadre d’un appel d’offre, l’adjudicataire se voit déposséder de son projet, pour lequel il a bien entendu engagé des frais d’études mais aussi qu’il a intégré dans son plan de développement. La décision d’abandon de l’Etat lui est préjudiciable et il doit donc être indemnisé, c’est la règle, même si dans le cas d’espèce, compte tenu de ce que ce groupe perçoit grâce aux fermages que lui octroie l’Etat, cela peut paraître un peu fort de café.
Mais comme l’Etat est devenu prudent, depuis notamment l’abandon du projet de portiques « écotaxe », il demande un avis éclairé à la plus haute autorité en matière juridique, le Conseil d’Etat. Evidemment, les Sages prennent un peu leur temps pour se faire une idée complète de la question mais au bout de 9 mois, ils accouchent d’un avis, qui est diversement commenté.

Une partie de la presse, apparemment favorable aux thèses de Vinci en fit la lecture suivante le 25 NOVEMBRE 2018 : http://lavdn.lavoixdunord.fr/ Notre-Dame-des-Landes Vinci pourrait réclamer jusqu’à 425 millions d’euros à l’État . La somme est astronomique mais le calcul fait par les Sages du Palais-Royal est théorique et se fonde sur une estimation des dépenses qu’auraient dû effectuer le groupe, des investissements qu’il devra réaliser et DES ESPOIRS DE GAINS QU’IL AURAIT PU ATTENDRE  si le projet s’était fait. Il s’agit donc bien là d’un calcul tout théorique et hautement spéculatif. N’oublions pas en outre que les membres du Conseil d’Etat sont supposés être des fins juristes et non pas d’habiles mathématiciens.

Toutefois, comme ils raisonnent en droit, ils prennent quand même en compte le préjudice réellement subi afin de se faire une idée du niveau de réparation qu’il faudrait accorder. Or ce que dit leur rapport est rappelé le 26 NOVEMBRE 2018 par un autre journal, dont on sent qu’il n’a pas les mêmes atomes crochus avec le groupe industrialo-financier : https://www.ouest-france.fr/ Notre-Dame-des-Landes. Vinci n’avait investi que 9 millions d’euros . Du coup, la conclusion arrive ineluctablement  deux jours plus tard , le 28 NOVEMBRE 2018 : https://france3-regions.francetvinfo.fr/ Notre-Dame-des-Landes : Vinci ne touchera pas le jackpot

Mais le Palais-Royal n’est pas la Rue Cambon et le Conseil d’Etat s’est bien gardé de donner la moindre estimation du montant à payer, d’où les négociations, qui ne sont pas des négociations, sur un montant qui varie de quelques dizaines à quelques centaines de millions. Tout cela, alors que l’une des parties pourrait être choisie pour racheter les parts que détient l’autre partie, afin de réussir un investissement que tout le monde dit beaucoup plus rentable que la gestion des péages d’autoroute ou la gestion d’un aéroport de province (pardon à mes amis bretons !).

L’avis de la Cour des Comptes, comme l’avis du Conseil d’Etat montrent que ces deux grands corps jouent un rôle important dès lors qu’il convient de faire respecter les intérêts de l’Etat face aux revendications rapaces de grands groupes financiers qui, à force de vivre largement des marchés publics en arrivent parfois à oublier ce que l’Etat représente. C’est d’autant plus regrettable que les dirigeants ce ces groupes et notamment celui dont je parle aujourd’hui sont quasiment tous issus d’écoles dont la vocation première est de former des hauts fonctionnaires (administrateurs ou ingénieurs) et qui devraient donc avoir, au moins en toile de fond, un grand sens de l’Etat et de ses intérêts.

On trouve là plusieurs ingrédients qui alimentent les débats en cours autour de l’existence de l’ENA. Le premier concerne l’utilité de l’ENA. L’ENA fournit des grands défenseurs de l’intérêt commun, quand ils restent dans leur rôle.

Le second plus vaste concerne l’existence d’une oligarchie « méritocrate ». Au-delà de l’ENA, le système des Grandes Ecoles « à la française » fait émerger une caste, pas nécessairement endogamique d’ailleurs, qui du fait de son excellence supposée, considère, consciemment ou non, que des intérêts particuliers et l’intérêt commun sont un. Enfin, cela met un éclairage particulier sur un aspect mineur du débat, mais qui agite beaucoup le microcosme : faut-il ouvrir les Grands Corps à la sortie de l’ENA ? Imaginez un jeune auditeur devant donner un avis sur une entreprise dirigée une dizaine de dirigeants, de 20 à 30 ans plus âgés que lui mais passés par le même moule de formation. Il faut face à ça une bonne dose d’expertise et celle-ci ne s’acquiert qu’avec une longue pratique et de nombreuses expériences.

Ce n’est donc pas l’ENA qu’il faut supprimer mais la façon dont on y rentre, ce qu’on y fait et comment on en sort. Supprimer l’ENA serait sûrement pire que de la garder. J’y reviendrai dans les prochains jours.

Cet article, publié dans administration publique, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.