Les mandarins en danger ?

Dans les années 60 quand les étudiants s’en prenaient aux mandarins, ils visaient essentiellement le profs de chaire, les chefs de clinique bref le gratin universitaire qui imposait une chape de plomb sur l’Université française. Depuis 50 ans le prestige de ces caciques a bien pâli et apparaissent comme nouveaux mandarins, les hauts fonctionnaires. On retrouve là l’origine même du mandarinat, puisque dans la Chine impériale, les mandarins étaient les lettrés qui tenaient la haute main sur l’administration de l’Empire et y imposaient une vision très conservatrice du monde, puisque aussi la conservation de ce monde préservait la pérennité de leur statut et de leurs privilèges.

Dans la France de 2020,  d’après la revue spécialisée Acteurs Publics, ils seraient environ 25.000 https://www.acteurspublics.com/ Exclusif : Macron lance les grandes manœuvres pour réformer la haute fonction publique

 Dans ce nombre, il y a les énarques qui focalisent la vindicte de tout un peuple. Or, ils ne sont qu’à peine plus de 4.000 en activité dont 1 président de la République, 6 ministres ou secrétaire d’Etat, 17 députés, beaucoup moins au Sénat. La vitesse de rotation des conseillers dans les cabinets ministériels ne me permettent pas d’avoir des statistiques à jour.

Il y  ensuite les trois grands corps, Conseil d’Etat et Cour des Comptes qui accueillent chaque année un nombre égal d’énarques, qui représentent environ 20% de chaque promotion de l’ENA. Ce sont, sauf exception, les mieux classés à l’issue des épreuves de fin de scolarité.

Une étude approfondie du parcours de ces bêtes à concours montrerait que ce sont souvent eux qu’on retrouve dans les cabinets ministériels, qui vont pantoufler dans le privé ou briguent le suffrage universel dans le cadre d’une carrière politique sans anicroche ou presque.

Ce sont donc eux qui sont les plus visibles et qui font cette réputation des « énarques ».

Et puis, il y a les autres, c’est-à-dire les 80% d’une promotion de l’ENA qui n’iront ni à « la Cour », ni « au Conseil », ni « à l’Inspection ». Une partie d’entre eux ira renouveler les cadres des tribunaux administratifs et cour administratives d’appel ou des chambres régionales des comptes. Deux ou trois iront rejoindre les rangs de la diplomatie. Une grosse poignée se lancera dans l’administration préfectorale en espérant que de sous-préfecture en sous-préfecture, ils finiront par décrocher leur casquette de préfet , et certains y arrivent même. Le reste ira irriguer l’encadrement intermédiaire des ministères, au premier rang desquels le ministère des Finances, pour fournir dans un premier temps des chefs de bureau et chefs de bureau-adjoint, chacun pensant avoir dans sa besace, au moins une baguette de sous-directeur, voire un bâton de maréchal de directeur général d’administration centrale. Ils constituent donc avec les autres corps d’encadrement  de l’Etat, principalement des ingénieurs d’ailleurs, l’armature de notre administration, rarement visible, pour qui gérer des cohortes de fonctionnaires, des milliards de crédit d’intervention ou de mettre en œuvre au quotidien les politiques publiques définies par le gouvernement constitue un quotidien à la fois routinier et obscur car ainsi est l’administration, sous toutes les latitudes, avec ou sans énarques, et exaltant car pour eux la devise de l’Ecole dont ils sont issus « servir sans s’asservir » signifie quelque chose …encore.

Donc la grande majorité de ces hauts fonctionnaires font partie de cette nébuleuse grisâtre qu’on appelle « la technocratie ».

Et ceci est sûrement le reproche majeur qu’on pourrait leur faire ; c’est de s’appuyer sur une technicité, réelle ou supposée pour appliquer des règles qui ne correspondent pas forcément à ce que les citoyens attendent de leur administration. Et le mal est profond. Il n’a peut-être pas grand chose à voir avec l’origine sociale de ces hauts fonctionnaires même si l’endogamie, contre laquelle était censée lutter l’ENA à sa création, fait des ravages depuis une bonne vingtaine d’année, comme cela frappe l’autre fleuron de notre élite, l’Ecole Polytechnique, où les « X » fils de « X » sont légions. Il a peut-être un peu  à voir avec le contenu de la formation, puisque l’enseignement est dispensé par un corps enseignant qui n’est pas majoritairement professionnel mais essentiellement composé d’anciens élèves qui viennent faire là quelques piges. Par contre cela a beaucoup à voir avec la capacité qu’ont ces mandarins à imprégner profondément l’inconscient collectif de ceux qui veulent les rejoindre :https://www.marianne.net/ Le jury de l’ENA décrit des candidats moutonniers, incapables de penser par eux-mêmes

Or c’est exactement ainsi que la caste des mandarins a réussi à se perpétuer dans l’empire chinois de la haute époque. L’acceptation par la caste n’était pas liée nécessairement à l’origine sociale de l’impétrant, ni au départ du moins, dépendante des compétences techniques montrées par celui-ci, mais surtout parce qu’il acceptait les règles du jeu, les us et coutumes de la caste afin que rien ne change dans un système décrit comme étant le meilleur, ou du moins pour les plus lucides, le moins mauvais.

Du coup, l’idée a été de modifier ce schéma en frappant à la tête, c’est-à-dire à confier à quelqu’un qui n’est pas du sérail le soin de présider l’instance ultime de sélection : https://www.lemonde.fr/ Une femme du secteur privé à la tête du jury des concours d’entrée de l’ENA

L’idée pouvait paraître séduisante sauf que, à quelques exceptions près, les apports du secteur privé à la haute fonction publique n’ont pas encore montré leur capacité à en modifier en profondeur les codes génétiques. A l’inverse, c’était donner des gages à une autre tendance qui est à l’origine du désamour de la population vis-à-vis des énarques : le départ vers le privé pour y faire ses choux gras. La dernière élection présidentielle en est d’ailleurs l’illustration la plus parlante puisque le vainqueur est passé par la case « finances » pour améliorer les siennes et que le principal vaincu y est parti, aussitôt sa défaite digérée , pour améliorer, lui aussi, son standard de vie. Du coup, la devise « servir sans s’asservir » sonne, pour ceux qui restent comme « servir sans se servir ».

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