Eternelle Europe

Il est de bon ton dans certains milieux europhiles de dire et d’écrire que l’Europe a été dévoyée :https://www.sauvonsleurope.eu/Délivrer l’Europe de ce qu’elle est devenue

A ceux-ci, je ne résiste pas au plaisir de recopier in extenso la table des matières d’un livre important sur l’avenir de l’Europe

« Introduction

  1. L’EUROPE DEPASSEE
    1. L’EMPRISE DES FIRMES MULTINATIONALES
    2. LES RAISONS DU DEVELOPPEMENT DES FIRMES MULTINATIONALES
      1. Le jeu normal de l’économie de marché
      2. Nouvelles technologies et progrès des communications
      3. l’équilibre de la terreur
    3. LES STRATEGIES DES FIRMES MULTINATIONALES
    4. CONSEQUENCES DU DEVELOPPEMENT DES FIRMES MULTINATIONALES
      1. Conséquences économiques
      2. Conséquences politiques
  2. L’EUROPE EN MORCEAUX
    1. LES CAUSES DE LA CREATION DU MARCHE COMMUN
    2. LA SIGNIFICATION DES « POLITIQUES COMMUNES »
      1. La politique agricole commune
      2. l’échec de la politique sociale commune
      3. les mésaventures de la politique monétaire
      4. les autres « politiques communes »
    3. LES CONSEQUENCES DU MARCHE COMMUN
      1. Les conditions d’emploi et de travail dans la Communauté
      2. Les conditions de travail et l’environnement quotidien
      3. Le marché commun, une arme de division des travailleurs
    4. L’IDEOLOGIE EUROPEENNE
      1. Les supports populaires de l’idée européenne
      2. Les ressorts cachés de l’idéologie européenne
  3. L’EUROPE A CONSTRUIRE
    1. L’EUROPE NECESSAIRE
      1. Les problèmes de défense
      2. l’indépendance économique et technologique
      3. Le rôle politique de l’Europe
    2. CONSTRUIRE L’EUROPE
      1. Les organisations politiques et syndicales
      2. Les forces sociales en mouvement
      3. Esquisse d’une stratégie
    3. LES TACHES IMMEDIATES
      1. La coordination des travailleurs à l’échelle européenne
      2. La lutte pour l’égalité des droits
      3. Préservation de l’indépendance technologique

Conclusion »

Quand on lit cette table des matières, on y retrouve beaucoup de sujets qui restent en suspens dans le cadre de la vie institutionnelle de la Communauté. Certes, le vocabulaire est un peu daté « firmes multinationales », « marché commun » et a dû mettre la puce à l’oreille aux lecteurs les plus expérimentés. Et pour cause ! cette table des matières est celle d’un livre intitulé « Le marché Commun contre l’Europe » publié au 1° trimestre 1973 aux éditions du Seuil dans la collection P comme politique dirigée à l’époque par Jacques Julliard et les auteurs de ce brulôt contre l’Europe s’appelaient Bernard Jaumont, Daniel Lenègre et……Michel Rocard.

Si je parle de ce bouquin, c’est pour montrer qu’il n’y a rien de vraiment nouveau sous le soleil, que les questions qui se posaient à la gauche (en l’occurrence le PSU d’avant les Assises du Socialisme) en 1973, c’est à dire au moment du premier élargissement de l’Europe pour passer de 6 à10 Etats-Membres, sont toujours d’actualité.

Oui, l’Europe est une création politique, et même idéologique et c’est comme telle qu’il faut la prendre.

Certes, les choses ont bien

A l’époque les GAFA s’appelaient IBM, Général Motors, Nestlé Général Electrics
A l’époque on ne parlait pas des travailleurs détachés roumains étaient des travailleurs immigrés italiensA l’époque, il n’y avait que 6 gouvernements autour de la table.
A l’époque, la France par référendum acceptait l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe en construction(1972) et le Royaume-Uni éprouvait le besoin de manifestait sa volonté de rester dans cette Europe trois plus tard, toujours par référendum (1975). A chaque fois les votes étaient acquis à la majorité des 2/3.
A l’époque, le monde était divisé en trois blocs, « l’Occident » derrière les Etats-Unis, le bloc sovietique derrière l’URSS et le Tiers-Monde où, déjà la Chine et l’Inde jouaient un rôle majeur
A l’époque la question n’était pas sauver la planète mais sauver la sidérurgie européenne
A l’époque il n’était pas encore question de mondialisation mais déjà de la montée en puissance des conglomérats multinationaux qui avaient, eux, des stratégies mondiales. Ainsi Ford inaugurait cette année 1973, son usine de Blanquefort, près de Bordeaux, pour en faire une tête de pont du groupe en Europe.

A l’époque, Etc…

Depuis, la situation institutionnelle a évolué : le Parlement est élu au suffrage universel direct, sur scrutin national. Les traités successifs , Maastricht (1992), Amsterdam (1997), Nice (2001) et Lisbonne (2007) ont sensiblement modifié le paysage institutionnel en rééquilibrant les pouvoirs entre Commission, Parlement et Conseil, en élargissant le champs des compétences des instances communautaires, mais paradoxalement, alors que certains y voyaient un progrès démocratique (il aurait pu l’être), cela a contribué à donner aux citoyens un sentiment d’éloignement, dont la cause est vraisemblablement que l’extension des champs de compétences font que la législation nationale n’est, de plus en plus, qu’une transposition des règles communautaires.

Depuis la composition géographique de l’ensemble communautaire a changé : le nombre des Etats-Membres n’a cessé d’augmenter : 9 en 1973, 10 en 1981, 12 en 1986, 15 en 1995, 25 en 2004, 27 en 208 et enfin 28 en 2013. Une telle croissance avec des éléments aussi disparates que Malte et la Pologne n’est pas sans créer certaines perturbations, et c’est un euphémisme.

Depuis, la situation économique a changé : 19 Etats, sur les 28 qui composent encore la Communauté ont une monnaie commune. Dans le monde, de nouvelles puissances économiques sont apparues. En 1973, la menace asiatique s’appelait Japon, maintenant c’est la Chine mais aussi l’Inde, la Corée, le Viet-Nam, etc…Et pour autant, même si la référence à « la concurrence libre et non faussée » a disparu du Traité de l’Union depuis le Traité de Lisbonne, les services de la Commission fonctionnent encore avec les mêmes réflexes de libéralisme économique. L’affaire Siemens-Alsthom en est l’illustration, de même que la pusillanimité des réactions face aux attaques frontales de l’économie chinoise et, depuis Trump, de l’économie états-uniennes et les négociations dans l’ombre sur les traités de libre-échange avec le Canada, le Japon, les Etats-Unis, etc…

Depuis la situation géopolitique a changé : l’URSS n’est plus que la Russie mais sa capacité de nuisance, via ses réserves pétro-gazières reste forte d’autant qu’elle est en train de se retisser un réseau d’alliances, qui n’est pas que défensif. La Chine a manifestement un projet mondial et prendra le temps nécessaire pour le faire aboutir et tisse, à cet effet, également son réseau d’alliances, qui ne sont pas qu’économiques. Les Etats-Unis sont en train de découvrir que 100 ans après les Etats-Nations européens, ils sont en passe de perdre leur imperium sur la planète et cela les angoisse, car cela signifiera la fin du réseau d’alliances qu’ils avaient tissé. Et surtout, a émergé sur la scène politique mondiale un fait majeur : la planète elle-même est en danger du fait de la folie des hommes, mais en 1973, les conclusions du rapport du Club de Rome « stopper la croissance » , paru en 1972, n’étaient pas encore prises en compte par la majorité des politiques.

C’est pourquoi les questions que posaient Rocard et ses deux compères sont encore d’actualité.

L’Europe est-elle une construction politique et/ou idéologique ? A priori, elle ne devrait plus être une construction purement idéologique sauf que les réflexes pavlovien demeurent ; libre-échange, rigueur budgétaire, politique monétaire malthusienne, etc…. Or ces thèmes devraient être des choix politiques. C’est un des enjeux des prochaines élections de faire de ces sujets, non pas des tabous qu’on adore ou qu’on abhorre mais bien des objets de débat, de choix politiques. Les critères de Maastricht, les accords CETA, Etc.. ne sont pas des normes indépassables mais des points qui doivent être débattus dans les instances démocratiquement élues : Parlement, élu au suffrage universel direct, Conseil lieu de décision des gouvernements nationaux, eux aussi élus au suffrage universel direct et la Commission, dont on peut espérer qu’elle reflétera le résultat des élections européennes dans sa composition et qui devra, de toute façon, recevoir l’aval du Parlement devant lequel elle devra se présenter (la Commission apparaît dès lors comme le maillon faible, démocratiquement parlant de l’édifice institutionnel)

C’est pourquoi la question de la défense et de la diplomatie européenne reste une question cruciale. L’idéologie à la base de l’idée européenne postule que l’Europe c’est la paix. Et c’est vrai que depuis ¾ de siècle, cette petite péninsule au bout de l’Asie (c’est ainsi que l’Europe est vue depuis Pékin) n’a plus connu ces combats incessants qui l’ont régulièrement mis à feu et à sang pendant près d’un millénaire. Mais pour autant, il ne faut pas tomber dans l’angélisme : pacifique ne veut pas dire désarmé. La Suisse, la Suède sont des pays neutres, qui ne connaissent plus la guerre depuis longtemps mais l’armée suisse reste une armée à laquelle contribuent régulièrement tous les citoyens en âge de porter une arme et la Suède vient de rétablir la conscription. Une politique de défense européenne est donc indispensable mais ceci est inéluctablement lié à l’existence d’une diplomatie commune tant il est vrai que Clausewitz avait raison quand il écrivait, en bon militaire qu’il était, que « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ».

C’est pourquoi, aussi, il est nécessaire que l’Europe s’engage plus fermement dans toutes les politiques de préservation de la planète, transition énergétique, préservation de la biodiversité, notamment car les consensus mous n’aboutissent pour l’instant à rien et l’exemple des petits pays qui se sont engagés, solitairement, dans cette voie montre que les choses ne peuvent évoluer que si des grands ensembles économiques et sociaux bougent massivement. La Communauté Européenne avec ses 500 millions d’habitants et son économie qui pèse plus lourd quand même que l’économie états-unienne ou chinoise est un bon niveau d’intervention. Et pour mettre en œuvre une politique ambitieuse, elle dispose de toutes les compétences institutionnelles nécessaires : énergie, transport, recherche mais aussi la renégociation d’accords commerciaux introduisant des clauses écologiques plus restrictives.

Et c’est pourquoi enfin, l’Europe doit cesser d’avancer en ordre dispersé faute d’avoir su faire taire les antagonismes internes. L’urgence en la matière est de mettre fin à cette forme d’institutionnalisation des concurrences internes qui naît du refus de la Commission de mettre sur la table des textes imposant une forte convergence des politiques fiscales, des politiques sociales et des politiques économiques des Etats-Membres. A défaut de l’imposer à ceux qui ne partagent même pas la même monnaie, c’est une exigence minimale vis-à-vis de tous les membres de la zone Euro. Une telle division en fin de compte ne sert que les intérêts des grands groupes capitalistes qui peuvent donner libre court à tout leur savoir-faire en matière de délocalisation d’activités, de transferts de valeurs et d’optimisation fiscale

Cela veut dire vraisemblablement la fin, à terme, des Etats-Nations puisque des compétences régaliennes majeurs seraient ainsi transferées au niveau communautaire. Cela induit évidemment que les instances communautaires aient un fonctionnement démocratique acceptable pour toutes les populations qui la composent. Cela veut dire qu’il doit être mis fin à cette anomalie démocratique que constitue la Commission actuelle dans sa composition et son mode désignation. Cela veut dire aussi que le rôle du Conseil doit évoluer et que notamment la règle du véto saute.

Mais m’objecteront les eurosceptiques et surtout les europhobes, pourquoi voulez-vous la mort des Etats-Nations ? Ils ont été le berceau de nos démocraties. Cela est vrai, en partie puisqu c’est dans ce cadre que se sont développées les démocratiques parlementaires européennes.Mais si je reprends la thèse développée par Rocard et consorts, et c’était une thèse couramment développée à l’époque, les Etats-Nations, surtout ceux qui ont eu ensuite une vocation impériale, ont surtout servi au développement de capitalisme nationaux à l’abri du tryptique, nationalisme, Etats-Nations,protectionnisme. Maintenant que le capitalisme financier a fini d’accomplir sa mue mondialisée, ils sont plus un frein qu’une protection. Aujourd’hui, les bras de fer incessants entre la GAFA, mais aussi les grands groupes financiers d’une part et les Etats nationaux montrent que les premiers veulent s’extraire de la tutelle des seconds et jusqu’à récemment, ils y parvenaient aisément. L’issue de la plupart de ces combats titanesques montre que l’échelle nationale n’est plus la bonne échelle pour les contrer. A terme, en effet que pourra la France ou même l’Allemagne contre ces groupes ? Faire ce constat, c’est aussi en tirer les conclusions en matire de transparence des institutions. A cet égard, il conviendrait aussi de mettre fin à ces mauvaises habitudes prises à Bruxelles de considérer qu’un groupe de pression économique doit avoir une existence institutionnelle qu’on appelle « lobbys reconnus ».

Ce n’est qu’après cela qu’on pourra commencer de dire que l’Europe a définitivement gagné contre le Marché Commun et ses avatars post-Maastrichtiens.

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