ESS, Administration, secteur privé : fertilisation croisée ou contamination ?

Traditionnellement, pour présenter la société française active, on la découpe en trois secteurs : le secteur public , le secteur privé et l’économie sociale et solidaire. Chacun de ces secteurs a ses spécificités et ses ressorts d’action .

Le secteur public qui regroupe l’administration de l’Etat, administration centrale, services déconcentrés, agences et autorités indépendantes les collectivités territoriales et leurs groupements, le service public de santé et certains y ajoutent les sociétés du secteur concurrentiel à capitaux très largement ou exclusivement publics. Son ressort essentiel, c’est le service public c’est à dire la gestion des biens communs, le pilotage et la gestion des dispositifs de solidarité nationale, le pilotage et parfois la gestion des politiques d’intervention de la puissance publique.

Le secteur privé est improprement appelé ainsi, puisque nous le verrons plus loin l’économie sociale et solidaire fait aussi partie de l’initiative privée. Mais ce nom est resté de l’époque où pour distinguer du secteur public, il fallait bien trouver un nom. Appelons-le pourtant d’un nom qui correspond à sa nature : le secteur lucratif concurrentiel puisque ce sont les deux ressorts de son action, la lucrativité de l’activité et l’acceptation d’une mise en concurrence systématique sur un marché libre . Enfin, il y a l’économie sociale et solidaire qui se caractérise par des statuts particuliers et des modes de fonctionnement spécifiques . Côté statut, ce sont trois principes : démocratie personnelle (un homme=une voix), la non lucrativité de l’activité (impartageabilité des excédents, non rémunération du capital apporté) et l’absence de propriété personnelle (les réserves sont impartageables et en cas de liquidation, dévolution du patrimoine à une structure de même statut). Côté pratiques, c’est la mise en œuvre de ces principes dans l’organisation des rapports entre les différentes parties prenantes de ces organismes et une gouvernance qui en découle : politique sociale respectueuse de la personne et des intérêts des salariés et des bénévoles, politique commerciale respectueuse des intérêts des clients et des fournisseurs, rapport écologique à l’environnement.

Cela, c’est la théorie. Dans la pratique, il n’existe quasiment aucun exemple de modèle chimiquement pur correspondant à cette description, idéalisée pour les besoins de la démonstration. Mais on comprend bien que ce n’est pas la même chose d’oeuvrer dans une de ces sphère ou dans l’autre et que parfois les mêmes métiers ou les mêmes fonctions n’ont pas le même contenu ni la même signification.

Et pourtant, ces trois secteurs n’ont de cesse de vouloir établir des passerelles afin de permettre à certains, les meilleurs pense chacun, d’exercer leurs talents dans un environnement nouveau. C’est la tentation de tout groupe humain fermé d’aller chercher ailleurs du sang neuf pour revitaliser des gènes appauvris par une trop longue endogamie.

C’est ainsi que le secteur privé a inventé le pantouflage, c’est à dire l’attraction des meilleurs talents de la sphère publique vers ses étages dirigeants. Nous avons de nombreux exemples sous les yeux puisque la pratique est fort répandue parmi les Grands Corps de l’Etat, corps administratif, judiciaire ou technique.

C’est ainsi que l’administration a inventé le 3° Concours puisque sauf exception, on n’entre dans l’administration que par concours, du moins c’est encore a règle pour quelques temps. Autant le pantouflage est presque aussi vieux que les grandes Ecoles, autant la pratique du 3°Concours est récente puisque inaugurée par l’ENA en 1993.

C’est ainsi aussi que l’Economie Sociale s’est inscrite dans les cursus universitaires, y compris celui des écoles de commerce de façon à récupérer des dirigeants formés aux techniques de la gestion de toutes sortes d’organisation , moyennant un vernis social-sociétal.

L’effet attendu de ces passerelles ainsi lancée est de réussir des fertilisations permettant à ceux qui les vivent de tirer le meilleur des univers qu’ils auront ainsi traversé à fin d’en faire profiter leur nouveau terreau. Ainsi conçue, on ne peut dire que « vive l’hybridation ! Vive le pantouflage ! Vive les master d’ESS à HEC ! , vive les banquiers de la City dans les banques coopératives ! ».

La réalité est un peu différente et si je me permets d’en parler ainsi, c’est qu’en 45 ans de vie active, je suis passé dans les trois systèmes et quand je dis « passer », ce n’est pas « passer en coup de vent », c’est y avoir passé du temps, le temps de comprendre ce qui coince.

Mais plutôt que de faire de longue digressions sur mon cas qui ne regarde que moi, au mieux, attachons à regarder à travers l’actualité récente , ce que cela peut produire, en bien parfois, en moins bien souvent.

Commençons par cette remarque de la présidente des jurys de l’ENA https://www.acteurspublics.comLa présidente des jurys de l’ENA suggère de faire plus de place au troisième concours

Pourquoi faire plus de place à des 3° concours si dans le même temps on ne pose pas la question de ce qu’on en attend. En effet, même si la forme du concours a un peu évolué, avec notamment une épreuve collective de mise en situation, cela reste quand même un exercice de haute voltige intellectuelle où la capacité de synthèse prime sur toute autre qualité. Certes, cela est nécessaire quand on aspire aux plus hautes fonctions compte tenu du foisonnement d’informations disparates qui y convergent, mais cela ne saurait constituer l’alpha et l’omega de ce qu’est un haut fonctionnaire. Dans la mesure où, sauf exception, on arrive à ce concours après un an voire deux de classe préparatoire, on aboutit en fin de compte à un formatage des comportements qui rabote tout ce qui aurait pu faire la richesse de ces parcours différents.

En fait, ce n’est pas les parcours recrutés qu’il faut changer mais les profils que l’administration veut pour son encadrement supérieur. Depuis 1993, la proportion n’a guère changé. A l’époque, quand les promotions de l’ENA tournaient autour de 100 personnes, la proportion était 50% d’étudiants attardés, 40% de fonctionnaires ambitieux et 10% de divers où on trouvait déjà des cadres de banques, des syndicalistes, des cadres associatifs, des journalistes, des ingénieurs et peut-être même déjà de intermittents du spectacle. . Ce n’est pas ce genre de rapports démographiques qui va permettre de changer la tonalité de la scolarité. Par contre, et là, madame Kirry a sûrement raison, si vous mettez ensemble pendant 2 ans un tiers d’étudiants attardés, têtes bien pleines mais expérience nulle, un tiers de fonctionnaires ambitieux, bon bagage technique et bonne compréhension des mécanismes de la prise de décision administrative et un tiers d’autres qui y apportent surtout des tas d’expériences vécues et surtout une chose que les autres n’ont pas ou n’ont plus, l’expérience du risque, cela change le contexte sociologique donc la tonalité de la formation. Mais cela ne s’improvise pas surtout que, jusqu’à présent, la moitié de la scolarité se passe en stage auprès de maîtres de stage qui, étant passé eux aussi par le moule ENA contribuent plus que le reste au formatage des cerveaux ; la fertilisation croisée est dès lors problématique.

Ceci étant posé, reste un petit problème à régler, le niveau de rémunération des hauts fonctionnaires. En effet, si l’administration envisage de recruter des cadres issus du privé, il n’est pas certain que les salaires d’embauche soient attractifs, même si depuis quelques années les années passées dans le secteur privé sont prises en partie en compte, ce qui ne fut pas toujours le cas. Mais manifestement, cela ne rebute pas la centaine de personnes qui tous les ans tentent leur chance à ce concours. Il faut dire qu’ils ont deux formidables incitations : l’envie de servir l’intérêt général et l’espoir d’une belle carrière et des salaires en conséquence.

Mais comme la démagogie est rarement absente du discours de politiciens en mal d’idée, il s’est trouvé un parlementaire pour faire cette proposition : https://www.ouest-france.frHauts fonctionnaires. Un député LR veut plafonner leurs salaires
12.500 euros par mois, c’est exactement 5,5 fois le salaire moyen des Français . Le rapport n’est pas excessif, c’est le moins qu’on puisse dire surtout si on le compare, non pas à la rémunération du Président de la République pour qui cette rémunération n’est que son argent de poche puisque l’intégralité des frais liés à sa fonction (le gîte, le couvert, les déplacements) sont pris en charge par ailleurs, mais à l’échelle des rémunérations qui a cours dans le secteur privé . Rappelons qu’en 2016, un amendement parlementaire limitant la rémunération des dirigeants d’entreprise dans un rapport de 1 à 20 n’avait même pas été examiné en commission, et qu’un amendement de raccroc fixant un rapport de 1 à 100 entre le salaire le plus bas et le salarié le plus haut avait été rejeté en commission par 18 voix contre 17. Même au sein de l’économie sociale et Solidaire, il est communément admis que l’éventail des salaires puisse aller de 1 à 10. Or il est rare que dans les structures de l’ESS, même les mastodontes associatifs, un Directeur général ait à gérer des dizaines de milliers d’agents et parfois des dizaines de milliards comme le font les Directeurs d’Administration Centrale les mieux payés. Compte tenu du précédent de 2016, il ne viendrait plus à l’esprit d’aucun parlementaire de faire la même proposition concernant la limitation des rémunérations dans le secteur privé.

Tiens, à propos des dirigeants d’entreprises de l’ESS, j’en ai découvert une bien bonne. Certes cela concerne le secteur bancaire qui est à l’ESS, ce que le marquis de Carabas est à la l’aristocratie d’épée, une forme de supercherie. Voici donc ce que j’ai retrouvé dans les archives d’Internet :https://www.lesechos.frLes bonus des patrons des banques françaises repartent à la hausse
Que nous dit cet article ? Qu’en 2016, la rémunération des 8 patrons de banques les mieux rémunérés s’étageaient de 3.500.000 euros à 400.000, ce qui est relativement coquet .Mais ce qui est plus intéressant c’est que dans ces huit banques, les deux premières avaient le statut de société commerciale classique, les 5 suivantes ont le statut coopératif ou mutualiste, c’est à dire qu’elle relève du champ de l’Economie Sociale et Solidaire et que la dernière a le statut d’entreprise publique. Il m’étonnerait fort que dans ces banques à statut coopératif ou mutuel, le rapport de 1 à 10 entre les extrêmes de salaires soit respecté. Ce que l’article par contre ne dit pas , c’est qui sont ces heureux bénéficiaires de confortables rémunérations et quelle fut le creuset où se sont formées leurs rares compétences. J’énumère : 3 « ENA+Inspection Générale des Finances », 2 HEC, 1 « HEC+ENA »,1 Polytechnique+Ecole des Mines, 1 ENSAE, c’est à dire 6 sur 8 qui sont passés par des écoles qui forment l’élite de nos fonctionnaires .

Ces exemples sont là pour illustrer que, actuellement du moins, le modèle économique dominant est encore suffisamment puissant pour imposer des modes de fonctionnement qui font fi des principes fondateurs des deux autres modèles.

Mais on me dit que dans les jeunes générations, il est des jeunes talents qui, dans l’administration comme dans l’ESS, s’engagent pour autre chose que l’argent ou le pouvoir pour le plaisir de l’exercer. J’en accepte l’augure, mais de grâce épargnez-nous ces discours sur la vertu des passages du public dans le privé et du renforcement des compétences managériales des entreprises de l’ESS par le recrutement de managers de haut vol. En général, cela se termine plutôt mal et ces quelques exemples ne sont hélas pas des exceptions.

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