Fair business is business as usual

J’en connais que ce titre en Anglais va énerver et je les comprends mais ici c’était la seule façon d’exprimer ce qui se passe en quelques mots. Après tout, la langue de la mondialisation est l’Anglais comme le Français fut la langue des Lumières et le Grec ancien celui de la Démocratie naissante.

De quoi s’agit-il donc pour qu’ainsi je me laisse aller à angliciser à tout-va ? Il s’agit de cette information http://www.optionfinance.frLe plus gros fonds souverain du monde a enregistré une performance de 13,7% en 2017

Bon, me dis-je tout d’abord, c’est encore Larry Fink, le patron de Black Rock, qui se gorge de fric après avoir tenu des propos que n’auraient pas renié Warren Buffet ou Bill Gates http://www.novethic.frBlackRock, le plus puissant gestionnaire d’actifs au monde, appelle les entreprises à œuvrer pour le bien commun

Eh ! Bien non ! Il ne s’agit que du fonds de pension norvégien financé par les recettes de toutes sortes tirées de l’exploitation des hydrocarbures de Mer du Nord (ce détail a de l’importance pour la suite). C’est donc une sorte d’hybride entre notre Caisse des Dépôts et Consignations et les fonds de pension anglo-saxons.

La première chose qui choque, c’est que fonds souverain ou gestionnaire d’actifs privés, ces manipulateurs d’argent puissent obtenir de tels rendements. Comment font-ils alors que votre livret A vous rapporte 1,25%, votre assurance-vie peine à dépasser les 2% et que certains Etats empruntent encore pour quelques semaines à des taux négatifs ? Ce ne sont évidemment pas leurs placements immobiliers qui le permettent car compte tenu de l’inflation sur la pierre, même des loyers élevés ne leur rapporteraient qu’un honnête 5 à 6%, ce qui est déjà pas mal. Non, leur bonne santé est essentiellement due à la rentabilité de leurs placements en actions : plus de 19%. Et c’est peut-être là où le bât blesse : un rendement aux alentours de 7 à 8% du capital investi était naguère considéré comme bon ; on ne vivait pas sur la bête. Avec de tels taux , vous récupérez maintenant votre mise en à peine 5 ans. Mais pour en arriver là que ne faut-il pas faire ? Il n’y a pas beaucoup d’options : soit vous mettez la pression très fort pour que le taux de rentabilité net des entreprises crève le plafond avec ce que cela suppose de pressions sur les salariés, les fournisseurs et les clients, soit vous mettez la pression sur les administrateurs de ces boîtes pour que la plus grande part du bénéfice soit redistribuée et non réinvestie, soit encore que vous faites les deux à la fois. En général, quand on tire très fort sur toutes les ficelles, il y en a au moins une qui casse si ce n’est toutes à la fois. Et quand ça casse, qu’est-ce qui se passe ? Demandez-le à l’auteur de ces lignes : « Nous sommes en train de vivre un stade final du capitalisme mondial qui, par ses excès, manifeste son incapacité à durer véritablement. » Il le sait peut-être sinon à quoi ça servirait que nous l’ayons élu président.

Mais cela n’aurait pas suffi à me faire grimper aux rideaux (climb the walls » in English)s’il n’y avait eu le caractère particulier de ce fond souverain.

En effet, depuis que la mode est à la responsabilité sociale et environnementale, le fond souverain norvégien a régulièrement défrayé la chronique pour de bonnes raisons. Rien qu’au cours des 12 derniers mois, nous avons eu droit à ceci :
-le 17 novembre 2017 https://www.usinenouvelle.comLe fonds souverain norvégien pourrait se retirer du pétrole et du gaz
-Le 16 janvier 2018 http://www.zonebourse.comLe fonds souverain norvégien exclut 9 groupes, dont BAE Systems
-Le 14 février 2018 http://www.agefi.comLe fonds souverain norvégien s’investit contre la corruption

En moins de 3 mois trois annonces sur trois fronts chauds, le réchauffement climatique, l’investissement éthique (pas de tabac, pas d’armes, pas de nucléaire), la lutte contre la corruption. Voilà donc un investisseur exemplaire comme on voudrait en voir tant !

Et d’ailleurs ce n’est pas nouveau déjà en 2016 on pouvait lire ceci : le 18 avril 2016 https://www.latribune.frFonds souverain norvégien : combien coûte l’éthique ?
2 milliards de perdu quand on gagne 100 milliards par ailleurs, le sacrifice est acceptable au regard du bénéfice en terme d’image, d’autant que si, industriellement l’investissement dans le charbon est présenté comme risqué, on peut penser que l’investissement dans le tabac est en train de le devenir vu l’espace de plus en plus restreint dans lequel il est toléré. En la matière, l’éthique rejoint l’efficacité.

D’ailleurs les faits semblent donner raison à ces traders d’Etat puisqu’il y a un an, la presse disait ceci : Le 28 février 2017 http://www.lemonde.frLe fonds souverain de la Norvège, plus gros du monde, a gagné 50 milliards d’euros en 2016 Un an après, le gain a plus que doublé, ce qui semblerait donc accréditer l’idée qu’on peut être moral et efficace. Dans un pays protestant comme la Norvège, c’est une bénédiction et la preuve que Max Weber avait raison,https://fr.wikipedia.org/wiki/L’éthique_protestante_et_l’esprit_du_capitalisme : le capitalisme est moral donc béni par Dieu.

Cela dit, je vous renvoie au début de mon billet : si 100 milliards ont ainsi été récupérés par le fond souverain norvégien, c’est qu’ils ont été prélevés sur la valeur créée par environ 9,000 entreprises dans lesquelles il a placé ses liquidités. C’est le montant de ce prélèvement qui pose problème. Il y a là manifestement un excès qui se fait objectivement au détriment des autres parties prenantes qui ont contribué à la création de richesses : les producteurs, dont les prix d’achat ne sont peut-être pas aussi rémunérateurs qu’ils auraient pu l’être, les salariés dans la rémunération n’est peut-être pas à la hauteur de la richesse que leur travail a produite, les consommateurs qui ont peut-être payé un peu plus que le service rendu par ce qu’ils ont acheté. Le tout combiné fait qu’en un an 100 milliards se sont accumulés en un point sans que rien ne le justifie particulièrement si ce n’est la détention d’un volume déjà important de richesse.

Il y a 4 ans, la presse titrait ceci : le 28 février 2014 http://www.huffingtonpost.frChaque Norvégien est désormais (virtuellement) quasi-millionnaire Certes le titre, pour être accrocheur, parlait de « million de couronnes », ce qui fait à peu près 120,000 euros par tête. Rien que l’année dernière, l’enrichissement potentiel de chaque Norvégien aura été de 20,000 euros soit 1,5 fois le salaire moyen français. Pas mal. Et pendant ce temps-là, la Norvège consacre 5 milliards de dollars à l’aide au développement.

Tout ceci pour dire quand on veut afficher une exemplarité dans les affaires, il faut qu’elle soit totale : exemplaire en matière de lutte contre la corruption comme contre le financement d’activités économiques nuisibles, exemplaire dans le financement d’activités respectueuses de la nature comme dans les pratiques dites de commerce équitable, exemplaire en matière de politique sociale comme en matière de lutte contre les discriminations dans l’emploi.

C’est ce « en même temps » qui est complexe à mettre en œuvre, mais quand on a les moyens, comme on dit, on doit pouvoir.

Et laisser aux gestionnaires d’actifs privés la liberté de croire qu’ils sont des gens biens parce qu’ils ont fait deux ou trois déclarations « humanistes » pendant que leurs convictions leur disaient que leur enrichissement sans cause et sans limite était une bénédiction divine donc « en même temps » morale.

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