RSE : passer du capitalisme du XIX° siècle au capitalisme du XXI° siècle

Coup de tonnerre dans le petit monde de la Haute Finance ! Le patron de la plus grosse puissance financière vient de donner un sacré coup de pied dans la fourmilière en balançant que le profit ne DEVAIT pas être la seule préoccupation des entreprises : http://www.novethic.frBlackRock, le plus puissant gestionnaire d’actifs au monde, appelle les entreprises à œuvrer pour le bien commun

Ce faisant, il ne fait d’ailleurs que s’approprier une théorie micro-économique connue en France sous le nom de « modèle de gouvernance par (ou avec) les parties prenantes » et qui trouve son origine aux Etats-Unis où il a eu d’autant plus de succès qu’elle permettait un jeu de mots facile : stakeholders versus shareholders, c’est à dire les parties prenantes (littéralement « porteurs d’enjeu ») contre les porteurs de parts. En d’autres termes, la vie de l’entreprise n’est pas que l’affaire de ses propriétaires : elle concerne aussi d’autres groupes sociaux dont l’identification et la qualification varient selon les auteurs. Toujours est-il que cela semble être la piste d’évolution, ou de rénovation, promise au meilleur avenir pour le capitalisme.

A l’opposé, nous avons aujourd’hui dans l’actualité française ce qui pourrait presque être le contre-exemple : http://www.novethic.fr/Lactalis, un modèle opaque à contre-courant de la transparence exigée par la société Pour la famille qui dirige cette société, il apparaît assez évident que les fournisseurs ne comptent pas (ils produisent un « minerai »), les salariés ne comptent pas, les clients sont des ennemis qu’il faut faire plier, les pouvoirs publics, une source d’embêtements et les consommateurs finaux, des porte-monnaies grand ouverts. Ce qui se passe à l’intérieur de l’entreprise ne concerne que ses propriétaires, ce qu’ils gagnent ne concernent qu’eux. On retrouve donc là une vision de la société commerciale directement héritée du XIX° siècle et de la montée en puissance du capitalisme. Cette vision du monde de l’entreprise du N°1 français des produits laitiers est à l’opposé de celle du N°2, Danone, dont le patron, lui aussi héritier de son père, croit beaucoup à l’intégration de nouveaux paramètres dans la définition de l’objet social de l’entreprise, rejoignant ainsi un projet en cours de définition dans les cabinets ministériels et dont je serais amené à parler dans les prochains jours puisqu’une consultation publique nous est proposée1.

Tiens à propos de Danone, il me revient à l’esprit le parcours particulier du fondateur du groupe Antoine Riboud qui déboula dans le monde des affaires grâce à une OPA fameuse qui le fit connaître du grand public et fit entrer dans le langage courant cette abréviation jusque là inconnue O.P.A. pour offre publique d’achat. Elle était symbolique et fut sympathique aux yeux des Français, déjà ignares en micro-économie, parce qu’elle opposait le Petit Poucet au vilain ogre et les Français aiment ça. Le Petit Poucet c’était BSN, fabricant de verre du Nord de la France et le vilain ogre, c’était Saint-Gobain, déjà l’une des plus vieilles industries françaises puisqu’elle était la continuité des manufactures de Saint-Gobain, création de Colbert et 1665, il me semble. Double symbole donc : le capitalisme d’Etat d’un côté, contre le capitalisme familial de l’autre, l’opposition de deux siècles aussi. Mais toutes les deux étaient bien entrées dans le XX° siècle, tellement bien d’ailleurs qu’elles en sont sorties renforcées et constituent chacune dans leur sphère des points d’ancrage forts du capitalisme français actuel.

Mais ne voilà-t-il pas que ces deux noms reviennent dans l’actualité ces jours-ci : le premier comme contre-modèle de Lactalis et donc peut-être symbole de la mutation du capitalisme à la française pour s’adapter au XXI° siècle, la seconde car trois de ces cadres viennent d’être désignés comme les têtes pensantes de l’industrie française du XXI° justement : http://www.lemonde.frLa politique industrielle française porte le sceau de… Saint-Gobain Non seulement, ils ont bâti leur carrière dans un groupe vieux de 350 ans, mais en plus ils en revendiquent l’héritage. Si je rajoute que l’ancien patron de cette vénérable entreprise, homme exquis par ailleurs, est encore présenté dans la presse comme un des « parrains » du capitalisme français, on se doute que ce ne sera peut-être pas la meilleure façon d’entrer dans le XXI° siècle. Notons enfin que le bagage universitaire de ces trois hauts personnages (Polytechnique/Ecole des Ponts et Chaussée, Ecole Centrale, Polytechnique/Ecole des Mines) souligne l’importance que conservent dans la gouvernance de l’économie française ces « Grands Corps » . Le Colbertisme n’est pas mort manifestement, ce qui veut peut-être dire que, en France du moins, le capitalisme du XXI° ne sera pas en rupture avec le capitalisme des deux siècles précédemment. Est-ce vraiment une surprise ? Sera-ce vraiment un handicap dans un monde capitaliste qui aurait évolué différemment ? Je n’en suis pas sûr. En effet, ce qui caractérise le colbertisme, c’est sa prise en compte de l’intérêt commun, via sa complicité avec l’appareil d’Etat, c’est une certaine conception des rapports sociaux qui ont la rondeur et le ronronnement des rapports sociaux existant dans la sphère publique.

Oui mais quid de la RSE et de toutes les parties prenantes ? Justement, à ce propos, il faut lire jusqu’au bout les prises de position du patron de black Rock investment. En effet, il découvre lui-même le pot au rose avec cet aveu : « Si une entreprise n’intègre pas ces dimensions elle finira par perdre sa « licence to operate » (son droit d’exercer). Et après avoir sacrifié ses investissements sur l’autel du court terme, elle « distribuera in fine des rendements plus bas aux investisseurs« , Finalement, c’est donc bien pour maintenir ses marges que le capitalisme le plus intelligent se coule dans la théorie des parties prenantes. Et en fin de compte, les dirigeants de ces entreprises, mercenaires grassement payés pour atteindre cet objectif peuvent se rassurer : leur performance continuera d’être évaluée sur ce seul critère, la marge nette de profit, le reste ne sera que de l’habillage marketing plutôt malin.

Au bout du compte, pour nous les parties-prenantes, à la fois citoyens, consommateurs et parfois salariés, le capitalisme du XXI° siècle ressemblera fort au capitalisme du XIX° siècle, une certaine forme de force brutale en moins mais beaucoup d’hypocrisie et de mensonges en plus.

Je commencerai à croire à ces conversions lorsque, par exemple les grands groupes capitalistes comme Golman Sachs, grand signataire de pétitions environnementalistes, si j’en crois l’article de Novethic, inscriront dans la grille de rémunération de leurs dirigeants, l’atteinte d’objectifs de défense des ressources naturelles ambitieux, l’atteinte de standards sociaux en termes de réduction des inégalités salariale, des luttes contre toutes formes de ségrégation également ambitieux, l’absence de toute suspicion de tentative de corruption de pouvoirs publics locaux et lorsqu’une partie significative de leurs bénéfices nets sera redistribuée à TOUS leurs salariés (et non à quelques dirigeants via les stock-options) ou consacrée au financement d’actions d’intérêt général, en matière d’éducation, d’accès à la culture, d’ »empowerment » des plus démunis ou de réduction de l’empreinte de l’activité humaine sur la planète.

Hélas, je pense que le XXI° siècle ne durera que 100 ans et que comme nous en avons déjà consommé 17, au cours desquels, ce groupe et d’autres se sont plutôt illustrés par une attitude exactement opposée, je crains que les 83 années restantes ne suffiront pas.

1 Pour comprendre le contexte du projet de loi c’est ici https://www.economie.gouv.fr/plan-entreprises-pacte

pour participer à la consultation publique c’est là https://www.pacte-entreprises.gouv.fr/

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