Les prismes journalistiques : du flou dans les investissements d’avenir

Un plan d’investissement de 57 milliards, dans le contexte actuel des finances publiques cela ne passe pas inaperçu et du coup la presse s’est jetée dessus pour analyser cet ambitieux programme mais avec des fortunes diverses. Voici une analyse en trois points des comptes-rendus divergents d’un même événement, à partir du même document officiel

note explicative de lecture : les passages en italique sont des extraits des médias cités dans l’article, les parties en italique grasse sont les commentaires que cela m’inspire.

Point 1 La taille du plan d’investissement

tout d’abord, j’ai eu un doute sur l’importance de ce plan d’investissement en lisant les titres des journaux
http://info.economie.lefigaro.fr/Édouard Philippe dévoile un plan d’investissement de 56,3 milliards
http://www.lemonde.fr/Un plan d’investissement de 50 milliards d’euros… qui reste à financer
https://www.challenges.fr/Ce que contient le plan d’investissement du gouvernement de 57 milliards d’euros
https://www.euractiv.fr/Un plan d’investissement de 57 milliards d’euros pour quoi faire?https://www.actu-environnement.com/Edouard Philippe annonce 20 milliards pour accélérer la transition écologique
Après examen détaillé de ces différents articles, il semblerait que le montant définitif de ce plan soit bien de 57 milliards, étalé sur la durée du quinquennat. Cela rappelle un peu le PIA lancé suite à la mission confiées à deux anciens premiers ministres, Michel Rocard et Alain Juppé, par….Nicolas Sarkozy pour assurer une relance rapide après la crise de 2008. Espérpns que ce plan-ci sera moins poussif que le précédent. Alors pourquoi 50 milliards dans Le Monde ? Le journaliste a dû être aveuglée par la promesse de campagne qui n’était que de 50 milliards. Quant à Actu-environnement, ils se sont focalisés sur le sujet qui les passionne, l’environnement. 56,3 milliards ? Mystère ou peut-être question d’arrondis ; 700 millions quand même !

Point 2 Le contenu du plan de financement

Là, c’est un feu d’artifice. Chacun y est allé de sa petite lecture et en fin de compte, on a justement du mal à y retrouver son compte. Commençons par l’un des premiers à avoir réagi : https://www.lesechos.fr/Investissement : ce que prévoit le plan du gouvernement
Si on résume les compte-rendus des uns et des autres, cela donne ceci

les Echos :
« 15 milliards d’euros pour la formation professionnelle,
20 milliards pour la transition écologique,
13 milliards pour l’innovation et
9 milliards pour le numérique. »
Total= 57 impeccable mais un peu sec

Le Figaro :
« transition écologique (15 milliards),
formation notamment des jeunes peu qualifiés (15 milliards),
modernisation
-de l’action publique (5 milliards),
-des transports (5 milliards),
-de l’agriculture (5 milliards) et
-du système de santé (5 milliards). »

Total =50 c’est déjà plus détaillé mais il manque 7 milliards

Le Monde :
« la transition écologique 15 milliards, dont 4 milliards d’euros pour « diviser par deux le nombre de passoires thermiques dont les propriétaires sont précaires ».
15 milliards d’euros seront consacrés à la formation, notamment des jeunes peu qualifiés.
5 milliards d’euros à l’agriculture (« plan de transformation agricole »),
5 milliards à la santé (plan numérique pour l’hôpital),
5 milliards aux transports et, enfin,
5 milliards à la modernisation de l’action publique.

Total= 50 c’est encore plus détaillé mais il manque toujours 7 milliards

A lire ces trois médias, il n’y a qu’une chose sûre, la formation professionnelle bénéficiera de 15 milliards d’euros, soit en moyenne 3 milliards par an.

Pour le reste , où classer les 5 milliards pour les transports dans la transition écologique ? Dans l’innovation ? Et les 5 milliards pour l’agriculture ?
Et les 5 milliards pour la modernisation de l’action publique ? Dans le développement du numérique ? Dans l’innovation ? A ce stade, on reste dans l’expectative, mais c’est souvent le cas dans ces programmes à plusieurs entrées où on a l’impression qu’on nous « vend » parfois la même chose sous deux étiquettes différentes.

Heureusement d’autres médias se sont montrés plus précis

Challenges :
« la transition écologique,[… ] 20 milliards d’euros
dont, 7 milliards serviront à « développer les énergies renouvelables » et
9 milliards d’euros devront permettre d' »amplifier l’effort de rénovation thermique des bâtiments », notamment en divisant par deux le nombre de « passoires thermiques ».
Ce serait donc 20 millions pour l’écologie mais il manque le détail pour 4 milliards
Autre priorité, 15 milliards d’euros seront destinés à « édifier une société de compétences », en formant et accompagnant vers l’emploi « un million de chômeurs faiblement qualifiés et un million de jeunes décrocheurs »
Cela confirme les 15 milliards et précise les bénéficiaires et puis l’intitulé est classieux : « édifier une société de compétence » cela a quand même plus d’allure que « formation professionnelle »
Le plan prévoit aussi d’octroyer 13 milliards d’euros à « l’innovation et la compétitivité », dont 5 milliards à l’agriculture pour « accélérer l’adaptation des outils et le changement des pratiques », « mieux intégrer la réponse aux défis climatiques », ou encore « renforcer la compétitivité des différentes filières ».
Nous avons donc la réponse à une de nos questions, l’aide à l’agriculture est classée dans la rubrique innovation et compétitivité. Il ne s’agissait donc pas de conforter la conversion au bio de l’agriculture, (on s’en serait douté) mais plutôt d’anticiper les évolutions de la PAC qui semblerait s’orienter vers une transition numérique de l’agriculture. Dommage !

L’express :
Même son de cloche du côté de ce magazine en ce qui concerne le budget « transition écologique »
« 20 milliards d’euros seront dévolus à la transition écologique, érigée comme priorité du gouvernement. Sur ce montant, 9 milliards devront permettre d' »amplifier l’effort de rénovation thermique des bâtiments », et 7 milliards d’euros de « développer les énergies renouvelables » »
La chose est entendue , ce sera 15 milliards pour la formation : « 15 milliards d’euros seront accordés à la formation et l’éducation »
Le magazine a raté une belle formule et semble dévoyer ce beau mot « d’éducation ».
Une autre question trouve sa réponse : la modernisation de l’Etat, c’est le numérique
Neuf milliards d’euros iront à la transformation numérique de l’Etat,
sauf que 4 milliards ne sont pas expliqué, à moins de considérer que ceux-ci vont servir à numériser le service public de santé. Le mystère est entier
13 milliards à l’innovation
Le montant est confirmé, sans commentaires, ni explication.Débrouillez-vous avec ça pour vous informer.

actu-environnement :
Sans surprise, ce média est très précis concernant le volet « transition énergétique » et il confirme, c’est bien 20 milliards, ce sera donc le plus gros poste d’investissement pour les 5 prochaines années
la transition écologique est le volet le mieux doté, avec 20 Md€,
Et il détaille:
« 9 Md€ pour améliorer la rénovation et l’efficacité énergétique à la fois des logements des ménages modestes et des bâtiments publics.
-Dont 1,2 Md€ le programme « Habiter mieux » de l’Agence nationale de l’habitat (Anah)
-la rénovation thermique et de l’efficacité énergétique du logement social (3 Md€).
-le quart des bâtiments de l’Etat sera mis aux normes environnementales »,[…], avec un investissement de 1,8 Md€
-La rénovation thermique des bâtiments des collectivités [3,5 milliards]financée par les dotations publiques […]mobilisation d’une partie de la dotation de soutien à l’investissement local (DSIL ; 0,5 Md€) et[….] la Caisse des dépôts via des prêts ou le cofinancement de sociétés de projet (3 Md€).
Le deuxième volet des dépenses « écologiques », d’un montant de 7 Mds€, vise à financer le développement des énergies renouvelables et l’innovation environnementale. La majeure partie de cette enveloppe (4,9 Md€) sera utilisée pour augmenter de 70% la capacité de production d’énergie renouvelable (EnR) en 2022 par rapport à 2016, à soutenir la recherche et l’innovation, et à financer « des initiatives pour faire changer les comportements ». Sept cent millions d’euros seront dédiés aux actions de l’Ademe pour le développement du fonds chaleur, du Fonds qualité de l’air et l’accompagnement des TPE/PME pour optimiser leurs flux matière-énergie-déchets-eau.
Transport 4 Md€ pour « améliorer la mobilité des Français »
dont :la rénovation des réseaux routiers (0,7 Md€), pour laquelle le lien avec l’objectif affiché de baisse des émissions de gaz à effet de serre et de particules fines est moins évident, que la rénovation du réseau ferré (2,1 Md€), le développement des transports de proximité (0,5 Md€) ou la prime à la conversion automobile (0,7 Md€)
Voilà, nous venons de retrouver les milliards qui nous manquait pour boucler le budget « transition écologique », c’est la modernisation des réseaux de transport, annoncée cependant à 5 milliards dans d’autres décompte. A quoi sert ce dernier milliard ?
Confirmation pour l’agriculture
5 Mds€ pour stimuler les filières agricoles et agroalimentaires.
A noter le verbe employé « stimuler » ; ce n’est pas soutenir.

Euractiv :
En fin de compte Euractiv présente une synthèse laconique
accélérer la transition écologique (20 milliards d’euros) ;
« édifier une société de compétences » (15 milliards) ;
ancrer la compétitivité sur l’innovation (13 milliards) et
construire « l’État de l’âge numérique » (9 milliards d’euros).
Je suis prêt à parier que ce sont d’ailleurs les intitulés du document officiel, c’est bien dans le style des rapports officiels, d’avoir des intertitres aussi pompeux.

Point 3 Cela sera-il possible ?
J’évoquai plus haut le Plan d’Investissement d’Avenir, le PIA de Sarkozy, dont j’avais expliqué en son temps que le financement reste aléatoire. Cette expérience mal aboutie rend circonspect et d’ailleurs le titre du Monde semble le confirmer http://www.lemonde.fr/Un plan d’investissement de 50 milliards d’euros… qui reste à financer

Mais qu’en est-il ? Voici ce que nous disent les différents médias que j’ai pu consulter

le Monde :
Où trouver ces moyens ? Rien ne filtre encore. « C’est trop tôt !, confie Jean Pisani-Ferry. Ma mission est précisément de faire des propositions pour le montage de ce plan, pour servir ses finalités dans le contexte budgétaire que nous connaissons. Je connais l’équation à résoudre, pas encore la solution. »
ah ! Bon ! Ce n’est donc pas encore un Plan, juste une liste de course. Pas de quoi alors en faire tout un plat, donc.

Et quel son de cloche ailleurs ?
l’express :
Selon Edouard Philippe, il sera financé grâce à « la mobilisation des budgets des ministères qui vont accorder plus de priorités à ces dépenses d’investissement, grâce au financement du troisième programme pour les investissements d’avenir et grâce à la mobilisation exceptionnelle de la Caisse des dépôts et consignations et de la Banque européenne d’investissement ».
Ce n’est guère plus explicite mais que vois-je ?, on va recycler des crédits du PIA ; 7 ans après, ils n’ont toujours pas été consommés ? Et dire que ce PIA avait été présenté comme un effort exceptionnel pour remettre rapidement sur les rails l’économie française mise sur le flanc par la crise de 2008. Cherchez l’erreur

On n’est guère plus explicite dans le Figaro :
Le plan Macron englobera le dernier volet du programme d’investissement d’avenir (PIA) doté de 10 milliards d’euros,
pour le reste on est dans le vague Toutefois, on peut être inquiet de lire : «Sur le volet formation, 1 milliard d’euros, sur un total de 15 milliards prévus pour l’ensemble du quinquennat, sera dégagé en 2018. »
Cela sent fortement le renvoi aux calendes grecques, sauf évidemment si les perspectives budgétaires s’éclaircissent. C’est d’ailleurs peut-être là le principal pari de ce plan.

D’autres médias semblent mieux informés

Actu-environnement :
Moins de la moitié (24 Md€) du montant total est toutefois constituée de nouvelles mesures budgétaires. Le reste repose sur une activation ou une réorientation d’investissements existants, dont les 10 Md€ du troisième volet du Programme d’investissement d’avenir (PIA 3), et sur une mobilisation « exceptionnelle » de la Caisse des dépôts.
Sur un plan de 57 milliards, on a donc déjà trouver 34 milliards, plus « une mobilisation exceptionnelle de la Caisse des Dépôts ». Ce n’est pas parfait mais c’est déjà mieux.

C’est encore mieux quand on lit les Echos :
10 milliards proviendraient de la dernière tranche du programme d’investissement d’avenir. Mise en oeuvre cette année, celle-ci n’était pas financée.
Ensuite, des crédits seraient redéployés à hauteur de 12 milliards d’euros et 24 milliards d’euros seraient des nouvelles dotations budgétaires.[….] 10 milliards d’euros seraient empruntés auprès de la Caisse des dépôts et consignations.
Ça y est , on a trouvé 56 milliards pour  57 milliards à financer.

C’est ce que confirme Challenges qui a même trouvé le milliard manquant :
Plus précisément, 12 milliards d’euros seront constitués de crédits déjà existants, qui seront activés ou réorientés, tandis que 45 milliards d’euros représenteront de nouveaux financements. Sur ces 45 milliards d’euros, 24 milliards pèseront sur le budget de l’Etat, tandis que 11 milliards seront puisés de la CDC et de la BEI, ce qui n’aura « pas d’effet sur le déficit public ». Enfin, ce plan inclut le PIA 3, « dont les priorités étaient définies mais qui n’avait pas été doté en crédits, pour un total de 10 milliards d’euros »,
Voilà une belle révélation : les crédits recyclés du PIA seraient en fait de nouveaux financements. Ainsi donc, comme je le pensais il y a 7 ans, la plus grande partie de ce plan n’était pas financée à l’époque

Et pour finir, Euractiv raffine puisqu’ils ont même trouvé 100 millions de rabiot dans les crédits redéployés:
« Il s’agit, à hauteur de 12,1 milliards de redéploiements de crédits existants. […]
Les mesures nouvelles représentent 34 milliards d’euros. Dont 24 milliards d’euros – sur la durée du quinquennat – sont portés par des crédits budgétaires à impact sur le solde public, dont Édouard Philippe assure qu’ils ont été pris en compte par Bercy dans la trajectoire des finances publiques. Quant aux 11 autres milliards, eux, ils n’ont pas d’impact sur le solde public. Il s’agit d’instruments financiers (prêts, dotation en capital, intervention de la Caisse des dépôts et consignation, etc.)
Enfin, restent dix autres milliards d’euros. Il s’agit en vérité du financement du « Plan pour les investissements d’avenir »
Mais à force de raffiner, le/la journaliste semble s’être un peu emmêlé les crayons dans les mesures nouvelles.

Bon, voilà, maintenant vous avez un panorama à peu près complet de ce grand plan de financement. Comme vous pouvez le constater, il y a un peu de flou encore, tant sur le contenu de ce plan et surtout sur son financement. ET je finis par me demander si les médias qui semblent les moins bien informés sur le mode de financement, ne sont pas en fait les plus perspicaces. J’espère que Monsieur Pisani-Ferry sera plus explicite dans les prochains jours car il y a dans ce plan de vraies priorités et de vrais enjeux. Ce serait dommage que cela finît en 2022 comme les PIA n’ont toujours fini de se terminer en 2017, c’est à dire en « eau de boudin » comme on dit vulgairement.

Cela dit, si vous n’êtes toujours pas convaincu par mon analyse vous pouvez toujours aller à la source et consulter le rapport de Mr Pisani-Ferry : Rapport de Jean Pisani-Ferry – le grand plan d’investissement 2018-2022 from vmazuir

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