A propos du revenu universel

Au milieu du XIX° siècle, un jeune prince désoeuvré avait écrit  un petit essai qui serait tombé dans l’oubli si son auteur n’était devenu président de la République puis Empereur ( la République en pire) sous le nom de Napoléon III et le sobriquet de Badinguet : « de l’extinction du paupérisme ». C’était à une époque de grands bouleversements économiques qui voyait affluer dans les villes des masses de ruraux qui faute de travail décemment rémunéré, devenaient ce que nous appelons aujourd’hui les travailleurs pauvres
L’idée n’est donc pas nouvelle de vouloir donner à tout un chacun des moyens décents d’existence dans une nation qui a les moyens de les fournir. Un demi-siècle plus tard, le philosophe allemand qui s’est toujours pris pour un économiste théorisait la chose avec cet aphorisme fameux:  » De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » dont la plupart de ses exégètes n’ont d’ailleurs retenu que la dernière partie.

La réflexion sur le revenu universel participe de ce courant de pensée mais la version qui en est présentée aujourd’hui ne reprend d’ailleurs que cette seconde partie puisque le revenu universel serait sans contrepartie. La question reste à débattre et j’y reviendrai plus tard mais dans son principe l’instauration du revenu universel ne se justifie que si, justement, il est réellement universel c’est à dire attribué à tous sans condition de revenu par ailleurs.
Or on voit proliférer un peu partout  des projets qui s’en inspire mais qui au nom de l’expérimentation se font sur un petit échantillon, des cobayes sociaux en quelque sorte. Le premier Etat à expérimenter le dispositif a agi ainsi en tirant au sort 2.000 chômeurs pour qui cela ne changera d’ailleurs pas grand’chose La Finlande commence à expérimenter le revenu universel – Le Monde S’inspirant de cela, voilà qu’un des anges gardiens des temps modernes, un start-upper propose le même dispositif en Allemagne En Allemagne, le revenu universel testé façon loterie Et c’est justement là où le bât blesse : ce qui devait être un gigantesque chantier de redistribution des richesses n’est plus qu’une loterie avec ses quelques gagnants et beaucoup, beaucoup de perdants. Autant distribuer gratuitement des grilles de Loto ou d’Euromillions préremplies, cela aurait autant de valeur et la Française des Jeux deviendrait un opérateur social comme Pôle Emploi ou la CAF. On est là dans la caricature.

Mais la question reste entière : il y a de plus en plus de personnes qui ne vivent pas de leur travail, soit parce qu’elles n’en ont pas, soit parce que ce travail est insuffisamment rémunéré. Pour lutter contre cela, le modèle social français a inventé des tas de dispositifs qui se sont empilés depuis l’assurance-chômage jusqu’au RSA-socle dont l’accumulation se révèle de plus en plus inefficace. Dans l’esprit de certains , l’instauration du Revenu Universel était LA solution pour mettre fin à tous ces dispositifs qui d’aides sociales, en prises en charge ciblées (énergie, logement, transport) faisaient de certains de véritables experts de l’ingénierie sociale sans pour autant leur ouvrir de véritables perspectives d’intégration sociale.

A ce stade de la réflexion, je ne résiste pas au plaisir de vous inviter à regarder cette petite oeuvre sans prétention sortie en pleine décadence de la IV° République finissante qui fut aussi la période de décollage de l’économie française des Trente Glorieuses Le chômeur de Clochemerle : Fernandel – YouTube (durée 1H30 environ) Je laisse à chacun le soin de tirer ses propres conclusions de cette pochade, un rien caricaturale, mais la fable présente au moins le mérite de replacer l’aphorisme marxien dans son intégralité puisqu’il apparaît que sous la contrainte sociale, l’être parasitaire du début se révèle un puits de compétences cachées et de ce fait un pilier de la communauté. Certes la ficelle est u peu grosse mais elle replace le débat dans une perspective plus réaliste.

En effet, arguant du fait que le travail se fait rare et que le fruit de ce travail est en partie accaparé, les promoteurs du Revenu Universel ont voulu  déconnecter son attribution  de toute contrepartie contributive. C’est peut-être là leur principale erreur. En effet, si on suit leur raisonnement, Louis-Napoléon aurait pu écrire la même chose en 1844, arguant de ce que le progrès mécanique allait rendre le travail manuel plus rare et que par conséquent, les richesses générées par les machines pourraient être imposées pour permettre leur redistribution à tous ceux que ce bouleversement des moyens de production privait de leur…gagne-pain. L’histoire économique prouve au contraire que en s’adaptant, les travailleurs ont peu ou prou trouvé leur place dans l’organisation économique et sociale de la communauté dans laquelle ils vivaient

En cela la période actuelle ne semble pas déroger à la règle sauf que comme il s’agit d’une mutation rapide, les évolutions sont difficiles à anticiper et les adaptations parfois trop lentes et très douloureuses. A cet égard, si on m’avait dit il y a 20 ans que parmi les secteurs les plus importants de l’économie de la première moitié du XXI° siècle, il y aurait la création, la diffusion et la consommation de jeux (électroniques certes, mais jeux quand même), j’aurai crié à la décadence en souvenir du « panem et circenses » qui fut fatal à l’Empire Romain. Pour illustrer le propos, je prendrais l’exemple de cette friche industrielle à la frontière de Roubaix et de Tourcoing  Plaine images – Métropole Européenne de Lille où plus d’un start-upper, game designer, graphiste ou programmeur est fille ou fils de celles et ceux qui ont perdu leur vie à la gagner dans cette gigantesque usine textile qui eut son heure de gloire, dans les Trente Glorieuses justement.

La bonne question est donc autant pour la société de fournir à chacun la possibilité d’exprimer ses talents et de trouver ainsi le moyen d’apporter sa contribution à la bonne marche de sa communauté que de lui fournir les ressources lui permettant de satisfaire ses besoins.

Le Revenu Universel dans ce cadre n’aurait de sens que s’il avait comme contrepartie l’exigence de cette contribution. J’en connais un qui aurait été content que cela soit, il était philosophe, il était allemand et s’appelait Karl Marx.

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