La fin programmée de la social-démocratie ?

Le mouvement social-démocrate a fondé sa prospérité sur sa capacité à arracher au capitalisme dominant des « avantages sociaux » conséquents dans le cadre d’une cogestion compétitive et parfois conflictuelle de l’économie. Cela n’a été possible que parce qu’il y avait « du grain à moudre » comme disait André Bergeron, grand chantre du syndicalisme de compromis et de la social-démocratie.

Cela se passait en effet dans le cadre du « miracle scandinave », du « miracle allemand », au cours de ce qu’on a appelé les Trente Glorieuses, sauf peut-être en France car le gaullisme y a un peu brouillé les lignes mais on peut considérer que même dans ce cadre –là le programme de progrès social issu du document appelé « les jours meilleurs » relève d’une démarche social-démocrate. On y retrouve en effet le système de protection sociale, les comités d’entreprises et d’autres dispositions de la même nature.

Donc tant qu’il y a de l’excédent à partager et que les détenteurs du pouvoir acceptent d’en discuter le partage, la social-démocratie donne l’impression (l’illusion) qu’elle peut efficacement contenir le capitalisme.

Mais la mécanique s’est grippée dans les années 90, l’effondrement du bloc communiste et la mondialisation n’y sont pas pour rien. En effet, tant qu’il y a eu une compétition idéologique féroce entre le capitalisme et le communisme, il était de l’intérêt d’accepter un compromis que certains qualifiait « d’historique » avec les sociaux-démocrates. Hors les Etats communistes, le bloc de la gauche anticapitaliste n’a cessé de s’effriter. La disparition brutale de l’Union Soviétique a donc créer un grand vide face au capitalisme qui, du coup n’avait plus besoin du moindre compromis et a pu donner cours à son penchant naturel, l’impérialisme . C’est d’ailleurs à cette époque qu’en France, Denis Kessler, numéro 2 de ce qui allait devenir le MEDEF faisait de cette maxime « Il va falloir détricoter systématiquement l’héritage du Conseil National de la Résistance. » l’alpha et l’oméga du discours  patronal français.

Il faut dire qu’on avait vécu les prémisses de ce retournement idéologique dès le début des années 80. C’est en effet à cette époque qu’on voit arriver simultanément  Ronald Reagan à la Maison Blanche et Margaret Thatcher au 10, Downing Street. Les deux arrivent à ce moment-là justement parce que la mutation économique née de la crise pétrolière de 1974 s’est traduit par un brutal appauvrissement des entreprises. La machine redistributrice de la social-démocratie ayant moins de grain à moudre, elle apparaît moins attractive aux classes moyennes qui se prennent à croire que moins d’Etat, donc moins de redistribution, leur permettra de retrouver leur standard de vie d’avant la crise. A cet égard, il est intéressant de constater que la France fonctionne de façon contracyclique puisque c’est en 1981 que la gauche (réformistes et « révolutionnaires » unis) retrouve le pouvoir qu’elle avait abandonné 25 ans auparavant dans des conditions dramatiques Et c’est d’ailleurs son drame car elle dut assumer assez rapidement une orientation social-démocratie qu’elle n’avait pas revendiqué idéologiquement alors qu’autour d’elle, les autres partis sociaux-démocrates connaissaient un reflux.

La fin des années 90 et la première décennie du XXI° siècle a vu le triomphe de la mondialisation, grâce notamment à un nouveau compromis historique, entre cette fois le capitalisme et le communisme version chinoise. Dans cette nouvelle répartition de la donne économique, comme une partie de la valeur créée quitte les pays développés vers ces pays émergents pour mieux revenir en plus concentré au profit de quelques-uns, il n’y a plus guère de place pour la négociation sociale puisqu’aussi bien il n’y a plus de miettes de gâteaux à redistribuer et que de toute façon comme un nouveau partenaire se présente, plus docile, pourquoi irait-on négocier avec ceux qui ont déjà « trop obtenus ».

Comme on le voit si la situation restait tel quel, la social-démocratie serait condamnée et c’est d’ailleurs ce que semblent dire les peuples un peu partout : « camarades socialistes, sociaux-démocrates, sociaux-libéraux ou quelle que soit l’étiquette dont on vous affuble, vous avez fait votre temps. Le système capitaliste a bien mieux négocié que vous ne le pensiez sa mutation. Il va falloir trouver autre chose. » Mais comme cet autre chose a du mal à émerger, on voit apparaître des mouvements complètement irrationnels qui tentent de combler ce vide. Et cela commence à inquiéter les possédants qui ne craignent rien autant que ce qui est imprévisible. Au lieu de discuter d’une mondialisation heureuse ou même d’une mondialisation dé combat, ces mouvements sont résolument anti-mondialisation et c’est une attitude insupportable pour les plus riches. La plupart n’en sont cependant pas conscients et continuent à plaider pour une concentration continue des richesses et une réduction très forte du rôle de l’Etat dans la mesure où c’est lui qui dans nos pays assure la fonction redistributrice. Mais quelques voix commencent à s’élever pour dire que le système capitaliste, qui assume parfaitement son échelle mondiale, ne pourra être accepté (donc pérennisé) que si on rétablit une forme de redistribution. C’est ainsi qu’il faut comprendre, les déclarations, autrement incompréhensibles, des plus riches d’entre eux (Buffet, Gates, Soros) , réclamant une taxation plus forte de leurs richesses et notamment se déclarant opposés au système successoral, permettant ainsi de rebattre les cartes sociales toutes les générations ou presque.

Et c’est peut-être la chance de la social-démocratie de survivre au trou d’air qu’elle connaît actuellement un peu partout. Mais pour que la machine fonctionne, il faut non seulement qu’il y ait un partenaire prêt à des concessions mais encore qu’il y ait quelque chose dans la corbeille de négociation. C’est ainsi qu’il faut comprendre les politiques très favorables aux entreprises menées par Clinton, Blair ou Schroeder et avec toujours du retard par Hollande à partir de 2014. Il faut bien reconnaître que jusqu’à présent cela ne s’est pas révélé payant puisque cela n’a pas permis à la machine à redistribuer de redémarrer, bien au contraire puisque dans ces pays cela a permis à la réapparition d’une catégorie qu’on croyait disparue, le travailleur pauvre. Mais les choses sont en train de bouger si on en croit la tonalité des échanges au Forum Economique Mondial de Davos. Manifestement, si certains ont cru devoir saluer l’élection de Trump comme celle du « chef d’entreprise des chefs d’entreprises », la plupart des commentaires étaient inquiets et on parlait de plus en plus de devoir lâcher du lest.

Est-ce dans l’air du temps mais dans le même temps, dans les rangs de la social-démocratie, on entend également des voix qui veulent relancer la machine redistributrice. C’est ainsi qu’il convient de comprendre le succès que connaît actuellement le débat autour du revenu d’existence dont le revenu de base de Benoît Hamon n’est qu’une  version, particulièrement aboutie d’ailleurs, mais contestée de toute part. Il est vrai que pour les tenants de la réduction du périmètre de l’Etat, mettre en place une mesure qui brasse 400 milliards dont 200 provenant d’une hausse des prélèvements obligatoires cela est une horreur absolue. On n’en est pas encore à sa mise en œuvre puisque de l’aveu même de son promoteur, ceci ne peut être qu’une réforme de long terme. En attendant, on pourra toujours voir ce que les Finlandais en feront puisque ils ont déjà voté sa mise en œuvre, de façon expérimentale, à partir du 1° janvier dernier. Que cela soit réaliste ou utopiste, peu importe car ce qui est important ici c’est que d’une part l’idée prenne dans l’opinion publique, et il aurait donc une envie de partage de nouveau, et que d’autre part, parmi ceux qui ont contribué à populariser l’idée on retrouve des parlementaires que dans un quinquennat précédent on a connu comme lobbyiste en chef des intérêts des grands groupes capitalistes français.

Pour autant faut-il en conclure que peut s’ouvrir, malgré tout, une ère nouvelle pour la social-démocratie si elle accepte de faire une nième mue pour s’adapter aux mues successives du capitalisme ?  eh bien, je n’en suis pas sûr et pour tout dire, je suis même sûr du contraire.

En effet, la pensée social-démocrate s’est forgée dans un monde simple où il y avait d’un côté du capital et de l’autre du travail et que son rôle était d’essayer d’arracher le maximum au premier pour le donner au second. Ce schéma, on l’a vu plus haut ne marche que si l’économie est en croissance.

Or il y a une dimension que ni le capitalisme ni la social-démocratie n’ont pris en compte dans leur raisonnement et dans leurs petits arrangements : aussi dématérialisée que puisse devenir l’économie mondiale, celle-ci ne fonctionne qu’en prélevant sur des ressources naturelles, qu’elles payent ou pas d’ailleurs et que celles-ci sont par essence limitées. Cette limite est d’autant plus contraignante que les modes de production n’en ont pas tenus compte et font peser sur certaines d’entre elles (l’eau, l’air, les sols par exemple) des pressions tellement fortes que c’est l’ensemble du système qui peut craquer. Les deux compères sont donc un peu démunis face à ce nouveau paradigme.

Le capitalisme pense avoir trouvé la parade, non pas en pratiquant le greenwashing, qui n’est après tout qu’un petit jeu de passe-passe des gens de marketing, mais en transformant en marchandise ces biens communs qui sont devenus une contrainte et la conséquence est « Je paye, donc je fais ce que je veux. » donc ça ne résout rien sur le fond. Avec ce qu’on appelle la finance verte, on atteint même un sommet de sophistication en matière de stratégie de contournement de l’obstacle. Ainsi par exemple, il n’est pas étonnant de constater que la première émission d’obligations vertes par le gouvernement socialiste français a été couverte plus de 2.5 fois et que parmi les plus gros investisseurs, il y a parmi les plus gros fonds d’investissement américains.

La social-démocratie pensait avoir trouvé très tôt la parade en inventant le concept de « développement durable » qui mettait sur le même plan est en interaction les trois dimensions, économique, sociale et environnementale. Le schéma s’est révélé opérant pour permettre l’émergence des problématique environnementale dans les débats politiques mais se révèle inefficace à terme. En effet dans un schéma comme celui-ci tout est question d’équilibre entre les trois dimensions, équilibre veut dire négociation et marchandage. Et c’est là que le bât blesse ; autant négocier efficacité économique et justice sociale, c’est une chose qui peut se faire et qu’ils savent faire, autant la soutenabilité environnementale ne se prête à aucun marchandage : ça passe ou ça ne passe pas. On ne peut pas avoir de demi-mesure car l’équilibre qu’on pense avoir trouvé dans un compromis à un bout du système se traduit le plus souvent par un déséquilibre à l’autre bout du système ce qui provoque une réaction en retour qui remet en cause l’équilibre précaire troué initialement. Dit autrement, il y a des choses qui ne se négocient pas en matière environnementale et c’est ce qui met le schéma triangulaire du développement durable par terre. La démarche dite de transition écologique est déjà une meilleure approche mais si sa traduction est « croissance verte », quel contresens. De ce point de vue, on peut dire que la gauche social-démocrate française reste au milieu du gué malgré la bonne volonté de quelques uns.

Et puis n’oublions pas que ce schéma se situe dans un temps donné entre partenaires contemporains. L’approche écologique suppose qu’on intègre dans la pensée collective non seulement les intérêts des contemporains mais aussi et surtout ceux des générations futures. Les instruments démocratiques permettant de les prendre en compte sont encore mal maîtrisés par eux et je ne suis pas sûr que la tentative de certains plus à gauche d’ouvrir une brèche vers le futur en prônant « la planification écologique » soit vouée à un grand avenir car justement la planification se prête mal à l’analyse systémique car elle a du mal à appréhender les effets de boucle ou feed-back qui pour être maîtrisés supposent des outils d’évaluation permanente, sous contrôle démocratique.

Bref, la social-démocratie n’a plus d’avenir sauf à ne plus être social-démocrate et à accepter que son idéal de justice social passe non pas par une révision de son logiciel comme disait une candidate à la Présidence de la République mais par une refonte complète de son disque dur, sinon elle est morte.

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