Imprévisibles démocraties, suite …et peut-être pas fin (hélas ou heureusement ?)

Les Islandais sont coutumiers du fait. Par référendum, ils ont refusé par deux fois d’assumer collectivement les dettes de leurs banques imprudemment engagées dans les opérations douteuses qui ont débouché sur la crise financière de 2008. De la même façon, ils ont poussé à la démission, leur Premier Ministre, impliqué dans ces opérations douteuses et d’autres liées à la fraude fiscale. De façon plus humoristique, j’ai indiqué dans un petit billet le 30 octobre que les Islandaises avaient cette culture du refus des injustices chevillée à l’âme et que cela donnait des résultats plutôt réjouissants.

De manière plus générale, depuis quelques mois, les peuples des pays démocratiques commencent à envoyer des signaux convergents, s’ingéniant avec malice, chaque fois qu’on les consulte, à donner une autre réponse que celle attendue par leurs dirigeants et par les fabricants d’opinion  que sont les médias de masse. Ce fut le cas en Grande-Bretagne avec le référendum sur le Brexit, lors de l’élection présidentielle en Autriche ou dans les Etats baltes et surtout aux Etats-Unis. Les mêmes commentateurs de l’actualité sont prompts à dénoncer « la montée des populismes ».

Arrêtons-nous un instant à ce mot chargé de beaucoup de mépris mais aussi de crainte. Que signifie-t-il dans la bouche ou sous la plume de ceux qui l’emploient ? Tout à la fois, il exprime la brutalité, la grossièreté, l’intolérance, l’égoïsme et la violence du discours de ceux qui, glissant sur la vague de colère et de frustration d’une part croissante de leurs concitoyens, veulent leur faire croire que cette brutalité, cette intolérance, cet égoïsme sont la réponse adéquate à leurs attentes. Parler dans ces conditions de populisme, c’est donc valider l’idée que le peuple, les peuples sont brutaux, grossiers, intolérants, égoïstes et violents. A l’évidence ces contempteurs du « peuple » oublient que la démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Mais dans cette définition, le peuple est aussi caricaturé car pour que la démocratie fonctionne, dans ces conditions, il faudrait que le peuple soit bienveillant, policé, tolérant, altruiste et pacifique. Or il ne l’est pas plus.

Pascal avait raison de dire que « l’Homme n’est ni ange, ni bête et souvent qui veut faire l’ange fait la bête ». Ceci est vrai également des peuples et des nations. Or le malentendu qui se nouent entre les peuples et ceux que je qualifierai plus aisément de « démagogues » vient justement de là. Les peuples ne veulent rien d’autres qu’un monde  juste,  convivial, paisible et bienveillant, un monde angélique en quelque sorte et c’est ce que ces beaux aras leur vendent et continueront à leur vendre.

La démocratie, les démocraties s’ennobliraient à dire que tout n’est pas possible, et que l’action publique ou si vous préférez l’action collective, bref l’action politique  peut avoir pour but d’apporter progressivement un peu plus de justice, un peu plus de tolérance, un peu plus de bien-être, un peu plus de convivialité . En effet, tant qu’elles ont rempli ce modeste rôle d’amélioration progressive du bien-vivre ensemble, les démocraties ont obtenu l’adhésion des peuples qui les composaient. Dès lors que la machine s’est grippée, les peuples se sont détournés du modèle démocratique dont Churchill disait avec beaucoup de finesse mais aussi beaucoup d’humilité qu’il était « le pire régime, à l’exclusion de tous les autres ». C’est ainsi  que, déjà, dans l’après-première guerre mondiale, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, la Hongrie ou le Portugal se sont lancées dans des aventures plus ou moins tragiques.

Depuis maintenant deux décennies, les mêmes démons commencent à retravailler les peuples démocratiques et paradoxalement cela correspond à peu de chose près avec ce qui est apparu comme la victoire de la démocratie sur la dictature, c’est-à-dire la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique. Victoire à la Pyrrhus en effet pour les démocraties puisque, privé de concurrent, le modèle d’économie libérale s’est propagé comme un virus dans ce qu’on a appelé la mondialisation. Or, la mondialisation n’a pas été, pour un grand nombre, cette mutation heureuse que les élites politiques et les médias de masse ont vanté. Les uns et les autres peuvent accepter que leur mode de vie évolue, même profondément, si au bout du compte, les standards de vie ne se détériorent pas. Or ce n’est pas le cas. Peu ou prou, depuis la première révolution industrielle, les conditions de vie, si on exclut la qualité sanitaire de l’environnement, se sont améliorées de façon à peu près continue, avec quelques à-coups correspondant à des phases d’évolution du système, que par simplicité on appellera crise. On veut nous faire croire que la période actuelle est de même nature mais par définition une crise est une période qui ne dure pas. Or, dans ces sociétés démocratiques qui commencent à regimber, plus de la moitié de la population est née et a grandi, bercée par ce leitmotiv « c’est la crise ! ». Depuis 30 ans que cela dure, le message finit par exaspérer ceux pour qui ce constat fataliste sonne comme un désaveu du discours lénifiant de la « mondialisation heureuse ». Dès lors ceux qui portent ce discours sont rejetés en même temps que leur discours. Les démagogues les ont remplacés avec leur discours simpliste et vindicatif et ceci explique dans une large mesure leurs succès actuels qui rendent toutes les consultations démocratiques aussi imprévisibles. L’irréalisme de leurs propositions ne peut produire à terme que des désillusions et le prix à payer pour déciller les yeux risque d’être trop fort. C’est pourquoi il devient urgent de dire qu’entre les discours « Tout est possible !» des démagogues et des prosélytes de la mondialisation heureuse et les incantations « Rien n’est possible ! » des tenants de la rigueur libérale, cousins proches des prosélytes précédents, il y a place pour l’affirmation que « si tout n’est pas possible, rien n’est impossible pour autant ! »

Si actuellement, tout semble se bloquer, c’est que, depuis 30 ans maintenant, aucune équipe au pouvoir dans les démocraties des pays développés n’ont apporté de réponses durables ET supportables à la triple dépression qui les affligent : dépression économique durable, délitement social et catastrophe écologique. Celui qui réussira à convaincre que par son action, il est capable de répondre simultanément à ces trois défis aura des chances d’avoir une oreille attentive dans l’opinion. En montrant que, en changeant de point de vue et en modifiant les leviers de l’action, on peut améliorer rapidement et sensiblement la situation sur ces trois plans, les écologistes auraient donc un boulevard devant eux s’ils étaient en mesure de démontrer qu’ils sont crédibles.

Et c’est là où le bât risque de blesser. Leur passage peu convaincant dans le gouvernement Ayrault, leur sortie incompréhensible du premier gouvernement Valls et leur rentrée encore plus incompréhensible dans le dernier gouvernement ont dilapidé tout le capital de confiance qu’ils avaient accumulé entre 2008 et 2011. On glosera longtemps sur la lourde responsabilité des dirigeants politiques du parti censé les représenter dans ce naufrage. Mais il s’agit d’abord de la faillite de stratégies personnelles et non un constat d’échec  des solutions qu’ils préconisent par ailleurs. Car ce qui fait la force de la démarche écologique, c’est que sur la plupart des sujets pour lesquels les écologistes proposent des solutions, ces solutions ont déjà été expérimentées à plus ou moins grande échelle. Le but de leur action politique essentielle serait,alors, de mettre en place les outils réglementaires et financiers permettant leur généralisation. Celle qu’on appelle « l’écologie de  terrain », par opposition à je ne sais quelle écologie politique en effet ne dit rien d’autre que « tout n’est pas possible mais rien n’est impossible » pour peu qu’on fasse preuve d’imagination, de ténacité et d’humilité.

C’est évidemment un rêve mais nos démocraties sont tellement imprévisibles que même les scénarios noirs que nous prédisent les Cassandre désabusés, y compris chez les écologistes, peuvent ne pas se réaliser. Il suffit d’y croire avec autant de force que Trump  lorsqu’il « savait » qu’il serait président.

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