A l’approche de minuit, l’escarpin devient pantoufle

Ce n’est pas la première fois que je m’exprime sur ce blog à propos de cette pratique commune dans le monde anglo-saxon mais qui reste choquante en France au point qu’on lui donne le nom de « pantouflage », terme un tantinet insultant, utilisé à dessein je présume par leurs condisciples moins heureux à qui on n’a pas proposé de ponts d’or pour poursuivre aux services d’intérêts privés ce qu’ils avaient commencé, brillamment sans doute, au service de l’Etat, donc de l’intérêt général.
J’aurai pu en rester là et ne pas ressasser les arguments en faveur d’une moralisation des passerelles entre la fonction publique et les sphères dirigeantes des grands groupes privés.
Mais…
Il y a, à quelques semaines d’intervalle, deux cas nouveaux qui m’ont poussé à en remettre une couche, non pas que je trouve illégitime que des hauts fonctionnaires et des hauts gradés de l’armée aillent mettre leurs compétences au service d’entreprises mais c’est plutôt la façon dont cela s’est fait et les dérives que cela met en évidence.
Premier cas, le départ du directeur du Trésor directement vers le secteur privé est effectivement une première, sans respecter la moindre « période de deuil » et surtout pour partir, non pas vers une grande banque française, qui sont en général très accueillantes pour les énarques « à carnet d’adresses », mais vers un fonds d’investissement ( pouah ! quelle horreur) et qui plus est à moitié chinois ( deuxième abomination). C’est vrai, et c’est le deuxième sujet de surprise, c’est en quelque sorte une première qu’un haut fonctionnaire passe ainsi au service d’intérêts étrangers car même si la BPI a mis des billes dans l’affaire, cela reste un fonds chinois.
http://www.challenges.fr/challenges-soir/20160524.CHA9601/ce-que-cache-l-etrange-depart-du-directeur-du-tresor.html Ce que cache l’étrange départ du directeur du Trésor Le plus drôle est que c’est peut-être ce même directeur qui a fait préparer par ses services les deux arrêtés dont je parlais hier. Travailler dans un fonds d’investissement avec les méthodes expéditives et les décisions ultra-rapides que cela implique, ça devrait le changer de la lourdeur des parutions au J.O.

Deuxième cas, le départ encore plus rapide et plus surprenant du directeur de la gendarmerie. Ce ne serait pas le premier officier supérieur à ainsi commencer une seconde carrière dans le privé, mais en général, cela se faisait plus dans les fonctions de chefs du personnel (années 60) ou dans les industries d’armement ( asinus asini fricat) . Là, c’est différent. Certes il va vers un groupe français, lui et qui plus est un groupe issu de la politique colbertiste interventionniste qui était de mise entre 1945 et 1985 mais pour y faire quoi  me direz-vous ?  http://www.ouest-france.fr/economie/entreprises/total/favier-patron-des-gendarmes-deviendra-chef-de-la-securite-chez-total-4317044 Favier, patron des gendarmes, deviendra chef de la sécurité chez Total
Eh oui, compte tenu des risques de plus en plus grands sur les sites d’exploitation, le long des pipe-lines mais aussi une piraterie de plus en plus entreprenante, dans l’Océan Indien et en mer de Chine, le groupe pétrolier français a besoin, comme ses concurrents américains ou anglo-saxon, de se protéger et donc de créer des milices privées. C’était inéluctable et d’ailleurs la loi française a été modifiée en ce sens pour permettre le renforcement des sociétés de protection des navires (article 4 de la loi dite « loi sur l’économie bleue »). Il s‘agit là d’une tendance de fond. Déjà aux Etats-Unis une société comme Blackwater est devenue une armée privée plus puissante que beaucoup d’armées nationales.

Cette fuite de cadres de cette envergure est donc plus qu’une simple question de déontologie, c’est le symptôme d’un lent dépérissement des fonctions régaliennes des Etats modernes. Si on peut passer sans coup férir de la collecte et la gestion des fonds publics à la gestion d’un fond d’investissement , si on peut passer de la sécurité publique à la sécurité privée, c’est bien la preuve que la guerre feutrée qui sévit entre grands groupes internationaux et les Etats-Nations pour piloter la gouvernance mondiale est en passe d’être gagnée par les premiers nommés.

Le fait que cela se passe en fin de quinquennat ne change pas grand-chose à l’affaire sauf que cette circonstance permet à certains petits marquis de la plume de s’offusquer à bon compte sur l’atmosphère de « fin de règne ». On devrait pourtant s’y faire puisque cela arrive maintenant tous les 5 ans.

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