Réforme de la Fonction Publique : la hiérarchie est respectée

La ministre de la Fonction Publique a vite compris qui était les vrais patrons dans l’Administration française. Pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec les arcanes du sérail administratif, sachez que la Fonction  Publique est organisée en catégories (A, B et C par ordre hiérarchique décroissant) et en corps (je ne les citerais pas tous car il y en a plus d’un millier). Au sommet de la pyramide, il y a donc les corps de catégorie A qu’on subdivise parfois en A et A+. Dans les A+, on retrouve tous les énarques (qui se ventilent dans plusieurs corps) mais pas qu’eux puisqu’ils y côtoient les différents corps d’Ingénieurs de l’Etat, les magistrats, les officiers des trois armes, bref tous les cadres supérieurs de notre administration protéiforme.

Mettons de côté les Ingénieurs de l’Etat, qui se gèrent entre eux selon un système bien éprouvé dit des Conseils Généraux dont le plus ancien remonte à Louis XIV si je ne m’abuse, et les magistrats, qui se gèrent aussi entre eux  selon un système bien verrouillé par la Constitution, le Conseil Supérieur de la Magistrature et intéressons-nous donc aux autres fonctionnaires de l’Etat, c’est-à-dire l’immense majorité. Au sommet de cette pyramide « civile », vous avez le corps des administrateurs civils où vont la majorité des élèves qui sortent de l’ENA mais ils n’y vont pas tous car les « meilleurs », c’est-à-dire ceux qui ont le meilleur rang de sortie, ont la possibilité d’entrer directement dans … « les grands corps », qui paradoxalement sont plutôt petits compte tenu de l’élitisme de leur recrutement. Mais qu’appelle-t-on les « grands corps » ? Par convention, ils sont trois, comme les Parques : le Conseil d’Etat, qui est au sommet de la magistrature administrative, la Cour des Comptes, qui est au sommet de la magistrature financière et l’Inspection des finances, qui est…. Au 7è étage à Bercy et chacun vient, bon an mal puiser 6 ou 7 « brillants éléments » dans la crème de la crème de l’ENA. Et ce sont eux que l’on va retrouver quelques années plus tard peuplant les cabinets ministériels avant de se disputer avec les ingénieurs généraux de l’Etat, les postes de direction dans les ministères, à l’exception du ministère de la Défense et du ministère de la Justice. Ce sont eux qu’on appelle les « énarques » beaucoup plus que les 80 autres de chaque promotion qui, vaille que vaille, feront des carrières plus ou moins brillantes dans l’administration préfectorale ou dans les administrations centrales des ministères. Certains même deviendront eux aussi des « directeurs d’administration centrale ». Bref, les grands corps sont un formidable accélérateur de carrière mais ne sont en aucune façon une garantie que les forts en thème qui les intègrent, la plupart aux alentours de 27 ans, seront les managers efficaces que requiert une administration moderne.

Mais la fonction première de ces grands corps n’est justement pas de servir d’accélérateur de carrière mais d’incarner l’expertise de l’Etat dans leurs domaines respectifs : dire le droit en dernier ressort pour le Conseil d’Etat, auditer tous les comptes publics pour la Cour des Comptes et expertiser tous les circuits et montage financiers publics pour l’inspection des Finances. Pour exercer une expertise, il vaut mieux avoir des experts. Or il est difficile de croire qu’une jeune personne de 27 ans n’ayant jamais connu que les bancs de l’école puissent être experte en droit administratif surtout si son cursus est Grandes Ecole de Commerce puis ENA. De même, il faut une bonne dose d’imagination et d’optimisme pour penser qu’une jeune personne puisse décortiquer les comptes d’un établissement public si sa seule expérience est khâgne-Normale Sup Lettres-ENA. L’agilité de l’esprit a ses limites
C’est pour toutes ces raisons, excellence managériale et expertise de l’Etat, que des esprits éclairés, dont certains même sortent de ces grands corps, ont jugé nécessaire de réformer le recrutement dans les grands corps en le fermant notamment à la sortie de l’ENA. Ces bons esprits jugeaient en effet que quelques années en encadrement intermédiaire étaient une bonne façon de tester les capacités de manager ; de même ont-ils jugé qu’approfondir une matière en la pratiquant (en tribunal administratif ou en chambre régional des comptes ou dans une direction financière) était le meilleur moyen d’en acquérir l’expertise. Aussitôt dit aussitôt fait puisque ce raisonnement est de bon sens ; la réforme est annoncée avec grand bruit. Hélas!http://www.acteurspublics.com/2016/04/26/annick-girardin-enterre-la-reforme-des-grands-corps Annick Girardin enterre la réforme des grands corps « Faute de temps et surtout de consensus, la réforme de l’accès des énarques aux grands corps de l’État est reportée, a annoncé la ministre de la Fonction publique Annick Girardin le 26 avril. Les résistances sourdes étaient fortes. » Pas besoin de lire tout l’article ; tout est dit dans le chapeau. Et vive l’Enarchie !

 Mais comme il faut quand même bien montré que ce gouvernement réforme et modernise son administration, la ministre lance une autre réforme phare : le recrutement dans l’administration. Certes, elle ne va pas jusqu’à proposer le recrutement sans concours car elle se heurterait à un conservatisme au moins aussi fort que celui des grands corps, celui des syndicats. Ce conservatisme est quand même plus justifié puisque le concours garantit l’impartialité du recrutement. Tout juste faudrait-il peut-être revoir les critères de sélection et surtout la nature des épreuves de sélection. Là, pour le coup, elle manque de temps et de consensus. Non, la réforme porte sur le recrutement dit « par troisième concours ». Là aussi, il faut un minimum d’explication pour celles et ceux qui ne maîtrisent pas les délices de la gestion des ressources humaines dans la fonction  publique. Comme vous vous en doutez, il y a au moins trois concours sinon il n’y aurait pas de « troisième concours ». En fait il y en a justement trois : le premier, dit « concours externe » est réservé à des personnes qui veulent entrer dans la fonction publique pour y faire carrière. En général, on le passe jeune et le recrutement est très académique. Le second dit « concours interne »  est réservé à des fonctionnaires déjà en poste et qui veulent grimper dans la hiérarchie en passant un concours d’une catégorie supérieure à la leur. Et depuis le début des années 80, il y a ce qu’on appelle le troisième concours. Il s’adresse à des personnes ayant déjà une expérience professionnelle avérée dans le secteur privé, marchand ou non marchand, et qui souhaitent venir enrichir l’administration de cette expérience du secteur privé. L’ENA fut précurseur, l’Ecole Nationale de la Magistrature fit de timides essais mais cette voie est loin d’être devenue populaire. Il faut dire que l’administration n’y a pas mis beaucoup de bonne volonté. La paie n’est pas terrible, compte tenu des responsabilités exercées et comparativement à ce que payent les grandes entreprises françaises. Les perspectives de carrière sont à l’aune de la durée de vie  professionnelle qui reste à faire aux heureux élus. Plus leur expérience dans le privé est longue, plus courte sera leur carrière dans le public et donc réduite seront les perspectives d’évolution. Et cerise sur le gâteau, le seul véritable avantage de la Fonction Publique, hormis bien sûr la protection de l’emploi, par rapport au secteur privé, toutes conventions collectives confondues est le régime de retraite. Or plus votre expérience est grande, plus votre dépendance au régime général est grande et moins vous bénéficiez du régime très généreux des droits à pension. Ainsi je connais un de ces fonctionnaires issus du troisième concours qui a partagé sa carrière en deux part égale 21 ans dans le privé, 22 ans dans la fonction publique. A la retraite, le secteur privé, lui ramène 4.5 fois moins de droit à pension que la fonction publique. Avouez qu’avec de tels atouts, la Fonction publique avait peu de chance d’attirer beaucoup de monde surtout si on rajoute que, alors que l’administration exige au moins 8 ans d’expérience professionnelle, elle s’est longtemps refusée à intégrer cette ancienneté dans la reconstitution de carrière des fonctionnaires ainsi recrutés. Et malgré ça, bon an mal an, l’ENA recrute entre 8 et 10 cadres du privé. Mais forte de cet échec dans les catégories les plus élevées, la ministre de la Fonction Publique veut étendre ce mode de recrutement à ses cadres intermédiaires http://www.acteurspublics.com/2016/04/26/le-gouvernement-veut-elargir-le-troisieme-concours-de-la-fonction-publique Le gouvernement veut élargir le troisième concours de la fonction publique Compte tenu des perspectives d’évolution de carrière dans ces catégories et du niveau de rémunération, le seul attrait pour les candidats pourrait être la sécurité de l’emploi. Quant aux avantages pour l’administration elle-même, j’ai du mal à les percevoir sauf peut-être dans les corps techniques car c’est justement là qu’actuellement elle a le plus de mal à recruter. Espérons toutefois qu’instruite par l’expérience mitigée dans les corps de  l’encadrement supérieur, l’administration sera faire un meilleur accueil à celles et ceux qui viendront lui apporter les savoir-faire acquis dans le secteur privé. Et surtout, il vaudrait mieux ne pas confier le pilotage de cette réforme à un membre des « grands corps ». Ce monde leur est largement étranger.

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