Une jacquerie ? Non sire. Une révolution, alors ?

Depuis un mois maintenant, les routes autoroutes, grandes surfaces, aires de stockage et bâtiments publics sont la cible d’attaques en règle par des agriculteurs en colère. Ce n’est pas la première fois que cela arrive et c’est même assez cyclique dans les campagnes bretonnes où chaque crise de surproduction provoque la même montée de fièvre. La même montée de fièvre ? Pas si sûr car il semblerait cette fois-ci que la nature du mouvement soit un peu différente.  Et comme souvent, cela part du Finistère où il semblerait que les jeunes agriculteurs aient décidé de briser le joug qui pèse sur eux et leur avenir https://www.mediapart.fr/journal/france/200216/dans-le-finistere-la-fronde-qui-menace-la-fnsea Dans le Finistère, la fronde qui menace la FNSEA

Certes, ce n’est pas la première fois que le leadership du premier syndicat agricole est contesté dans ce département mais c’est quand même la première fois que la Chambre d’Agriculture est attaquée. C’est un signe car la Chambre d’Agriculture, c’est quand même leur maison commune et la remettre en cause, c’est dire clairement « Vous nous avez trompé et maintenant il y en a marre ! ». Je ne sais pas s’il faut voir un lien de cause à effet avec ce drame qui s’est passé dans l’Aveyron, mais cette jeune femme qui a été mortellement agressée n’était pas une Inspectrice ou une contrôleuse mais une conseillère de la Chambre d’Agriculture dont la mission est donc d’aider les agriculteurs dans leurs choix. Autre fait nouveau : les coopératives ne sont plus sacrées. Il faut dire que depuis deux décennies, les technostructures qui les dirigent ont démontré à l’envi que les intérêts propres de la coopérative importent plus que l’intérêt des coopérateurs. Il y a donc le feu dans la maison qui dirige depuis plusieurs décennies déjà l’agriculture française au profit du seul agro-business. Ceci explique que le principal intéressé actuel essaye d’allumer un contre-feu, http://www.ouest-france.fr/debats/editorial/commentaire-construire-une-nouvelle-agriculture-4043126 Commentaire. Construire une nouvelle agriculture Un appel au calme mais pas à l’arrêt de la mobilisation,…. sauf que les « Jacques », c’est-à-dire les petits, les plus menacés ne veulent plus de ce message. Oui mais alors quel message leur faire passer, car à ce stade de désespoir, on ne peut plus leur  dire n’importe quoi ?

Evidemment, il y a l’agriculture qui prospère, Année 2015 record pour le cognac http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/02/17/20002-20160217ARTFIG00369-les-ventes-de-champagne-atteignent-un-record-en-2015.php Les ventes de champagne atteignent un record en 2015 mais ces produits de luxe ne peuvent pas être un modèle généralisable car même ces professions ont connu des années « sans » et connaissent encore régulièrement des crises. Il y a pourtant des enseignements à tirer de l’organisation de ces professions.

Il y a bien aussi ces exemples  http://www.liberation.fr/futurs/2016/02/17/malgre-la-crise-des-eleveurs-a-bon-porc_1434102?xtor=EPR-450206&utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=quot,Malgré la crise, des éleveurs à bon porc. Il y a dans ces deux exemples des leçons à retenir également mais ceux-ci sont-ils pour autant généralisables ? Ce sont surtout des réponses individuelles à une crise qui elle, est collective.

Quelques points cependant semblent émerger de ces différents schémas qui marchent. Le premier a trait au rapport entre l’offre et la demande. Le positionnement sur le haut de la gamme présente deux avantages majeurs : la notion de prix joue beaucoup moins et de ce fait le différentiel de compétitivité lié aux coûts des facteurs de production n’est plus un handicap diriment et d’autre part, cela permet de générer à moindre coût une valeur ajoutée plus conséquente. Cela induit a contrario que le positionnement sur le bas de gamme comporte les inconvénients exactement inverses : le coût des facteurs de production devient un facteur de compétitivité discriminant et la valeur ajoutée, à coût de production identique est faible. Or, l’ambition revendiquée depuis deux ou trois décennies de l’agriculture française « nourrir le monde » relève de cette catégorie. Même en réduisant au maximum les charges et les contraintes administratives, jamais les agriculteurs français ne pourront rivaliser avec les agricultures de pays émergents, sauf à tirer vers le bas leurs propres revenus. C’est tout l’absurde de la situation actuelle. Et bien que les agricultures allemande, danoise ou néerlandaise soient données en contre-exemple qui réussit, il n’est pas dit que ces pays ne seront pas eux aussi, dans un avenir plus ou moins proche, amenés à réviser leur modèle qui aura montré les mêmes limites. Entre deux, la casse aura été grande dans toute l’Europe.

Le deuxième point concerne l’organisation de la filière depuis l’amont de la production jusqu’à la consommation finale. Le schéma intégré des éleveurs bio bretons décrit dans l’article de Mediapart est un modèle achevé mais qui ne peut absorber qu’une partie infime de la production. La tentative menée par un réseau associatif breton, Cohérence, mérite également d’être suivie http://www.paysan-breton.fr/productions-agricoles/le-porc-authentique-se-vend-a-prix-fixe/ Le « Porc authentique » se vend à prix fixe. Certes, il s’agit toujours de marché local mais le fait d’associer des éleveurs, des abatteurs et des bouchers-charcutiers permet d’étendre un peu plus le champ du modèle qui est transposable d’un « pays » à l’autre. Là aussi, il est question de valeur ajoutée et de partage de celle-ci entre les différents acteurs mais compte tenu des volumes à écouler et compte tenu également de l’organisation de la distribution en France et à l’échelle mondiale, l’organisation en marchés locaux ne peut correspondre à toutes les productions agricoles et ne pourra jamais suffire ni à écluser tous les surplus actuels, ni à satisfaire tous les besoins. Le passage par les circuits de distribution classiques est donc en quelque sorte une contrainte. Pour ceux qui ont la mémoire courte, je rappellerai qu’au début des années 60, c’est exactement la même problématique qui avait mis le feu aux campagnes bretonnes, conduit Alexis Gourvennec  en prison puis à la tête de la SICA de Saint de Pol de Léon que lui et ses jeunes copains issus pour la plupart de la JAC venaient de créer pour se libérer, disaient-ils du joug des intermédiaires. A une organisation des circuits de distribution donnée, les jeunes syndicalistes agricoles avaient donné une réponse qui à l’époque s’est révélée appropriée. La distribution a beaucoup changé en 50 ans, la SICA beaucoup moins et surtout pas en mieux. Ce qui est vrai pour les fruits et légumes l’est également pour les produits de l’élevage. Les agriculteurs bretons, mais les autres aussi, sont confrontés à la question que devrait se poser tous les producteurs : «quels sont mes clients, quelles sont leurs demandes ? Qui sont mes concurrents ? » La réponse ne peut pas être « Nourrir le monde entier. »

Et puisqu’on en est à parler de la demande, il faut bien noter que celle-ci ne suit pas forcément les cycles de la nature et qu’il faut bien du coup prévoir des « amortisseurs » pour rééquilibrer en permanence les flux entre offres cycliques, saisonnières et soumises aux aléas du climat et demandes plus ou moins régulières. Plusieurs stabilisateurs existent : le stockage, la régulation par les prix fixes, la transformation des surplus.

Il n’y a rien de nouveau dans ceci sauf que quand on regarde le quotidien des agriculteurs, la réalité reste en deçà, soit qu’on n’est pas mis en œuvre les outils soit, et c’est pire, que par le biais de l’altération de la politique agricole commune, on ait détruit des outils de régulation de marché qui fonctionnaient mais gênaient beaucoup les a priori dogmatiques de commissaires européens sous influence de lobbys ultra-libéraux.

Pour reprendre le titre de ce billet paraphrasant cette fameuse conversation qui eut lieu à Versailles à la mi-juillet 1789 «  C’est une révolte ! Non, sire c’est une révolution ! », je voudrais juste terminer en disant qu’il n’y a là rien de bien révolutionnaire puisque toutes les solutions a peine esquissées ici sont déjà peu ou prou expérimentées. Non, la vraie révolution serait que la profession dise à ceux qui les contrôlent jusqu’à présent : «  Non, nous n’avons pas vocation à nourrir le monde, nous avons vocation à faire vivre notre gagne-pain, à nourrir, SAINEMENT, nos concitoyens et dans la mesure du possible et pour certains d’en nous seulement, à contribuer à nourrir et abreuver le reste du monde. »

Voilà un beau sujet de débat dans les allées de la porte de Versailles.

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