Feuilleton de l’été : « la fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale » de Maurizio Lazzarato

Avec l’été revient le moment de la lecture. Voici un livre déjà un peu ancien,  publié en 2011, écrit par un sociologue et philosophe sur un sujet que se sont accaparés les économistes, la dette. Il apporte un œil débarrassé des considérations techniques dont nous sommes en général abreuvés et appelle à sa rescousse les philosophes, Nietzsche, Deleuze et Guattari, Foucault (Michel) mais aussi Marx et Lénine.

C’est donc tout sauf une œuvre de vulgarisation.

La thèse de base de cet essai est que la lutte des classes s’est déplacée des rapports de travail aux rapports monétaires. Les rapports sociaux se fondent sur la dette et non sur le travail : l’effort (« travailler, c’est bien ») n’est plus la vertu cardinale, la moralité (« il faut toujours payer ses dettes ») le devient.

La dette a permis aux propriétaires (du capital) de récupérer ce que des années de lutte avaient permis de conquérir, le pouvoir politique, un meilleur partage des richesses, une meilleure maîtrise de son avenir.

Chapitre 1 APPREHENDER LA DETTE COMME FONDEMENT DU SOCIAL

Deux citations mises en exergue donnent le ton de ce chapitre :

« Ce n’est pas une crise, c’est une escroquerie. » les manifestants de la Puerta del Sol

« Ce n’est pas un sauvetage, c’est une braderie. » un syndicaliste grec

Tout est bon pour faire de la dette : l’action publique, la croissance, la consommation et même, ironie de l’Histoire, l’indemnisation du chômage.

Le crédit est un des meilleurs système d’exploitation que l’homme ait jamais su monter puisque certains peuvent, en fabriquant du papier, s’approprier la richesse et le travail des autres.

Contrairement à ce que disent certains pour disculper le système, la finance n’est pas une fonction spéculative qui vit en parasite du système capitaliste, elle en est le rouage central sans lequel rien ne se produit. Par exemple, l’automobile et l’immobilier, avant d’être des activités de production, sont surtout des machines à fabriquer de la dette.

Tout part des politiques monétaires des années 70, qui en faisant monter artificiellement les taux ont créé artificiellement de la dette supplémentaires. En supprimant l’amortisseur « banque centrale », les néolibéraux ont permis cette généralisation et surtout la privatisation de cette dette. Si on ajoute le transfert à l’Etat de la protection sociale sans lui accorder les financements (moins de charges sociales, moins d’impôts), on garantit l’étranglement de l’Etat et donc, à terme, un retour vers le privé, profits à la clé des outils de protection et d’assurance.

Jusqu’à présent, le propos est clair mais ça se complique avec le chapitre suivant

 

Chapitre 2 LA GENEALOGIE DE LA DETTE ET DU DEBITEUR

Le premier philosophe appelé à la rescousse est Nietzsche et en particulier son livre « La généalogie de la morale ».

La thèse défendue par Nietzsche et reprise par Lazzarato est que l’homme endetté a toujours existé : « le rapport le plus ancien et le plus primitif qui soit entre personnes est le rapport entre créancier et débiteur. », mais ce qui est nouveau, c’est que la dette est devenue centrale dans le rapport social. Cette dette n’est plus perçue comme une promesse (de rembourser) mais comme une souffrance imposée, voire intériorisée par le débiteur. La dette fonctionne alors comme une camisole de force.

La dette est ainsi devenue une façon de contrôler le futur des autres  ou comme le dit Nietzsche « la dette n’est pas seulement un dispositif économique, elle est aussi une technique sécuritaire de gouvernement visant à réduire l’incertitude des comportements des gouvernés. »

C’est cette façon de contrôler le futur qui explique, d’après le même, que les prêts à intérêt ont longtemps été interdit par l’église chrétienne, puisque prêter c’est acheter le futur de quelqu’un. Or ce futur n’appartient pour l’église, qu’à Dieu.

Pour pouvoir fonctionner, l’économie de la dette doit être globale et concerner tout le monde : « entrepreneur de soi », chacun n‘est plus qu’un acteur économique, le chômeur comme l’usager des services publics. Après ce rapide passage par Michel Foucault, c’est au tour de Marx d’être appelé à témoigner, à partir d’une de ses œuvres de jeunesse « crédit et banque » qui permet de constater que  deux philosophes allemands, Nietzsche et Marx, que tout sépare par ailleurs, se rejoignent sur la nature « morale » et non « économique » de la dette :

Quelques citations du philosophe-économiste :

« on constate que le crédit exploite et sollicite non pas le travail, mais l’action éthique et le travail de constitution de soi à un niveau à la fois individuel et collectif. »

« Le crédit implique une évaluation morale du débiteur par le créancier, c’est-à-dire une mesure subjective de la valeur. »

Si on y songe bien c’est exactement ce que font les fameuses agences de notation, dont les critères sont inconnus et en fin de compte le reflet d’une « impression ».

Bien qu’il ne soit plus de mode de citer ce Marx là, Lazzarato s’appuie sur « Le Capital » pour développer la thèse de l’indépendance de la finance par rapport au reste : « C’est sa forme générale, son indifférence à toute particularité industrielle, telle qu’elle se manifeste dans le crédit, qui permet au capital d’exploiter le social. » mais cela est encore mieux dit quelques décennies plus tard par Lénine : « Les banques et les banquiers jouent un rôle politique de première importance puisqu’ils fournissent cohérence et stratégies aux capitalistes industriels dont les intérêts sont trop hétérogènes pour pouvoir représenter la classe des capitalistes. » N’est-ce pas un siècle plus tard, le rôle que jouent conjointement les banques et les fonds d’investissement qui passent leur temps à « arbitrer » entre entreprises et secteurs d’activité, au-dessus de la tête des Etats qui n’y peuvent plus grand-chose.

Suivants à entrer en scène, le duo Deleuze et Guattari. Pour eux, la dette est un outil de contrôle de la subjectivité comme la monnaie est l’expression d’un pouvoir de commandement, ce qui explique l’asymétrie des rapports créanciers débiteurs. Et c’est ce déséquilibre qui explique que la dette doit se pérenniser et que nous sommes dans un système où l’endettement, c’est pour la vie, la dette infinie

Le dernier philosophe sollicité est Michel Foucault

Chapitre 3 L’EMPRISE DE LA DETTE DANS LE NEOLIBERALISME

Tout part du postulat de Foucault « le néolibéralisme est fondé sur le fait que chacun est « l’entrepreneur de soi ». Cette vision de l’homme, ce n’est pas la déprolétarisation espérée autant qu’esquissée par la pensée allemande de l’économie sociale de marché mais plutôt l’intériorisation des phénomènes d’exploitation.

S’appuyant sur ce postulat, le néolibéralisme a reconfiguré tous les pouvoirs : le pouvoir souverain de l’Etat en le transformant  en pouvoir de souveraineté monétaire, le pouvoir disciplinaire en substituant la logique de contractualisation individuelle ( l’homme entrepreneur de lui-même) à la logique de la convention collective (dans l’entreprise mais aussi hors de l’entreprise). Ceci est résumé par cette fanfaronnade devenue célèbre de Warren Buffet, l’un des milliardaires les plus puissants de la planète : « Tout va bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospère. C’est une guerre de classe et c’est ma classe qui est en train de la gagner. »

Dans cette configuration, qu’est-ce que le capitalisme ? C’est essentiellement le renforcement permanent  de la relation créanciers-débiteurs autour du primat de la propriété.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la crise des subprimes qui est dans un premier temps  une forme de constat d’échec de cette forme de pensée puisque « alors que l’économie réelle appauvrit les gouvernés en tant que salariés, la finance prétendait les enrichir par le crédit et l’actionnariat. » Or, il y a une contradiction entre d’une part le salarié et l’usager des services publics qui doivent coûter le moins cher possible et d’autre part le consommateur qui doit rapporter le plus possible. Les trois étant réunis, c’est la finance qui prétendait résoudre ce paradoxe. Et finalement dans cette crise, ce qui a failli, ce n’est pas la spéculation , c’est-à-dire le prétendu découplage de la finance et de l’économie réelle, mais la prétention à enrichir tout le monde sans toucher au régime de la propriété privée.

De fait,  le système a su rebondir et faire de cela un outil de son renforcement, apparemment. Mais c’est aussi son talon d’Achille car le système a une énorme faille  car la dette est  de plus en plus souvent aux mains des banques comme en Grèce et non aux mains des ménages comme en Italie ou au Japon. Le sauvetage de la Grèce devient alors le sauvetage des banques qui ont prêté aux Grecs et le risque est alors qu’un peuple, plus important, réagissent comme les Islandais, qui par deux fois ont refusé par référendum d’endosser les dettes de leurs banques

En conclusion, Lazzarato pose la question suivante : « à quelles conditions pouvons-nous réactiver une lutte de classe que l’initiative capitaliste a complètement déplacée sur le terrain très abstrait et déterritorialisée de la dette ? »

Les débuts de réponse sont :

Comme la dette est transversale à la notion d’Etat et aux sphères économiques, sociales et politiques, la réponse doit aussi être transversale mais hélas l’auteur omet de nous préciser quelle forme peut prendre cette réponse. Tout juste esquisse-t-il une piste en indiquant  que la revendication première n’est pas seulement l’annulation de la dette ou la revendication de la faillite mais bien de sortir de la morale de la dette et du  discours dans lequel elle nous enferme.

 

Je ne résiste pas au plaisir de citer in extenso, cette phrase de Guattari qui conclut cet essai : « La Grèce, c’est le mauvais élève de l’Europe. C’est toute sa qualité. Heureusement qu’il y a des mauvais élèves comme la Grèce qui portent la complexité. Qui portent comme un refus d’une certaine normalisation germano-française… Alors continuez à être mauvais élèves et nous resterons de bons amis… »

Sauf que cette citation date de….1992. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

 

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