Si c’est ça le futur de l’agriculture, non merci!

Tout le monde parle ou veut parler de l’agriculture y compris ceux dont ce n’est pas le métier. Je sais de quoi je parle parce que c’est un peu mon cas. Quand on est n’est pas un spécialiste, on peut toujours jouer le rôle du Candide mais cela suppose une bonne dose d’ouverture d’esprit, un commencement d’esprit critique et une petite dose de bon sens.

C’est un peu ce qui manque au texte ci-dessous :

http://www.ouest-france.fr/lagriculture-ne-doit-pas-craindre-le-futur-3231127

L’agriculture ne doit pas craindre le futur

Son auteur y est présenté comme ex-membre de la commission Attali pour la libération de la croissance. C’est une référence assez connotée quand on sait ce que cela n’a pas produit son le précédent quinquennat (réformer, c’est risqué quand on touche réellement aux petits privilèges), par lâcheté politique, et ce que cela va produire (loi Macron, puis loi Rebsamen) sous ce quinquennat-ci, également par lâcheté politique (s’opposer à la vulgate dominante à Bruxelles, c’est risqué quand on n’a pas des finances publiques bien saines). Nous avons donc à faire à un éminent économiste. Mais ce que ne dit pas cette brève présentation de l’auteur, c’est qu’il est encore membre de plusieurs conseils d’administration de grandes entreprises et fut jusqu’à un passé récent le patron d’une belle entreprise française, ce qui lui valut même le titre de « manager de l’année » . Il s’agit donc d’un grand patron, donc de quelqu’un qui n’est pas neutre idéologiquement et dont les deux obsessions sont : le poids du secteur public dans l’économie française et la mondialisation heureuse.

Et de quoi nous parle-t-il donc dans cet article consacré à l’avenir de l’agriculture ? De la mondialisation heureuse et du poids du secteur public en utilisant parfois des raccourcis rapides.

Pour que les choses soit claires, j’ai aussi deux obsessions : le rôle du secteur public comme régulateur d’un système économique dont on constate tous les jours que, laissé à lui-même, il est en proie aux pires excès, et les méfaits d’une mondialisation dont on peut voir tous les jours, en France comme dans le reste de l’Europe mais aussi dans les pays dits émergents , qu’elle n’est pas heureuse pour tout le monde, loin de là. Donc, je ne suis pas d’accord avec Monsieur Fontanet, mais si vous êtes un habitué de mes écrits, cela ne doit pas vous surprendre, surtout si vous avez eu la curiosité de lire ce qu’il a écrit, surtout depuis que son retrait des affaires lui laisse beaucoup plus de temps.

Mais pourquoi ne sommes-nous pas d’accord en fait ? Essentiellement parce que nous ne vivons pas dans le même monde et que nous n’avons pas les mêmes références.

L’entreprise n’est pas un monde clos

Monsieur Fontanet, comme d’ailleurs tous les patrons qui se sont essayé à l’analyse économique, depuis Pierre de Calan ( vice-président du CNPF et auteur de « interdit aux économistes » Ed MAME ,1972), considère que l’analyse économique se limite à l’analyse de l’économie d’une entreprise. Ces patrons oublient, parce que cela les arrange, qu’une entreprise n’est pas un monde clos, que c’est une cellule d’un ensemble. Partant de là, ils en arrivent à la conclusion, logique dans leur paradigme, que ce qui est bon pour l’entreprise et bon pour la société et que ce qui est mauvais pour l’entreprise est mauvais pour la société dans son ensemble, la réciproque n’étant pas vraie.

Ceci explique qu’en fin de compte, les règles qu’impose l’Etat pour assurer les coexistences dans la société ainsi que les prélèvements financiers que le même Etat effectue sur leurs comptes soient perçues uniquement comme des contraintes et ce, quel que soit le niveau de celles-ci. Jusqu’à présent, les économistes qui n’étaient pas d’accord avec eux, et ils sont nombreux ont développé des tas de théories, plus savantes les unes que les autres, pour expliquer que cette vision très étroite de l’économie ne pouvait aboutir qu’à un désastre parce qu’au bout du compte, on en arrivait à une impasse sociale. Mais ce n’est que très récemment que de nouveaux théoriciens, qu’on ne veut pas appeler économistes mais qui ne sont pas non plus catalogués écologistes mais qui sont un peu des deux à la fois, ont introduit une nouvelle dimension dans l’analyse de la performance de l’entreprise : son empreinte sur l’environnement au sens le plus large du terme. Et là, il n’y a plus photo : une entreprise peut être très performante financièrement parlant, être très vertueuse socialement parlant mais une vraie catastrophe pour son environnement naturel, proche ou lointain, elle ne pourra pas dire qu’elle a un grand avenir devant elle.

Toutes ces précautions préliminaires sont là pour dire que dès le titre de son article, Monsieur Fontanet fait fausse route, car il ne voit l’avenir de l’agriculture qu’à la seule aune de la productivité. En fait, il fait comme Monsieur Beulin, il transpose, sans nuance, les schémas les plus radicaux de l’entreprise industrielle ou de service, aux exploitations agricoles alors que celles-ci, plus que les précédentes,, doivent fonctionner en symbiose avec leur environnement naturel. C’est pour l’avoir un peu oublié que les légumiers bretons ont pris de plein fouet, la conjugaison de conditions météorologiques exceptionnelles, du contrecoup de l’embargo à l’exportation vers la Russie et d’une mauvaise gestion collective de la filière par les organismes chargés

les approximations du raisonnement

Mais il semblerait quand même que notre « économiste » ne soit pas vraiment sûr de son coup car il n’hésite pas à utiliser quelques approximations pour donner plus de force à son raisonnement.

Première assertion hasardeuse :  «  Entre 1950 et 2050, la population mondiale triplera » Signalons d’abord charitablement que nous ne sommes plus en 1950 mais bien en 2015, ce qui retire déjà un peu de force au choc émotionnel provoqué par le triplement de la population. Ensuite, il semble bien que le gros de la croissance démographique soit derrière nous puisque la population mondiale est de 7,3 milliards en 2015 et se situera dans la fourchette de 8,3 à 10,9 milliards en 2050 avec une valeur moyenne de 9,5 soit une progression de 30% en 35 ans, seulement ai-je envie d’écrire

Seconde assertion : « La terre arable par habitant, du fait de l’urbanisation, sera divisée par plus de 2,5. »

C’est un fait que l’urbanisation galopante consomme, chaque année, 100,000 km² par an environ. Mais est-ce un fait inéluctable ? Et plutôt que d’en faire un argument pour intensifier encore les rendements, peut-être faudrait-il se poser la question de cette évolution et se dire que tirer gloire de la division de la population agricole par 13, c’est un peu se tirer une balle dans le pied . ? Car ce sont ces gens qui, chassés de la terre qu’ils travaillent, viennent grossir les villes. Nous avons vu cela en France dans les années 50 chères à Monsieur Fontanet, et cela se produit à plus grande échelle encore dans le reste du monde.

Les aveuglements du libéralisme

L’argument du « trop d’Etat » qui est en quelque sorte la rengaine des libéraux en économie est à double tranchant s’agissant de l’agriculture. Ainsi quand on écrit : « Enfin, il faut que l’État et les syndicats comprennent qu’ils sont responsables de la gestion de 57% du PIB (1), c’est-à-dire de la majorité du prix de revient des produits agricoles. Nos paysans n’en contrôlent que 43%! Toutes les études montrent que notre sphère publique est à peu près 50% plus dispendieuse que les sphères allemande et hollandaise (et sans parler de celle de la Nouvelle-Zélande, infiniment moins chère). Ce surcoût, ajouté à l’explosion législative due à l’hypertrophie de l’État, fait courir un risque aux paysans. » c’est oublier la part des subventions, essentiellement la PAC, dans le revenu des exploitants agricoles. A cet égard, je suggérerai volontiers à Monsieur Fontanet, mais aussi à Monsieur Beulin de relire cette excellente étude faite par l’INSEE

http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/revaind09g.PDF

l’étude date un peu mais quand on voit que les subventions peuvent représenter de 9,3% du Résultat Courant Avant Impôt dans l’agriculture bio mais 175% pour les oléagineux, parler du poids trop grand du secteur public dans l’économie, c’est soit de la provocation, soit de l’ignorance, soit du déni de réalité. Je n’ose penser que cet ancien patron se foutent ouvertement de nous.

Le coût des atteintes à l’environnement

Surtout, il y a dans le raisonnement de Monsieur Fontanet un grand absent, l’environnement et les coûts que génère les coups qui lui sont portés.

Monsieur Fontanet s’extasie de ce que « le trajet Saint-Nazaire-Singapour ne coûte pas plus cher que Pontivy-Marseille ». il devrait au contraire s’interroger sur cet état de fait et se dire qu’il n’est peut-être pas tout à fait normal de faire la moitié du tour de la planète en ne payant que le prix d’une traversée de la France. Alors que toutes les études menées depuis des décennies sur les causes des changements climatiques mettent en premier, les transports, c’est faire preuve d’un aveuglement rare que d’y voir là « une opportunité » et une chance pour l’avenir, ou alors cela limite l’avenir à la prochaine décennie. Il y a bien d’autres externalités que Monsieur Fontanet ne prend pas en compte pour mesurer l’efficacité réelle de son modèle économique mais je voudrais m’arrêter sur l’une d’elle car elle nous touche directement : les atteintes à la santé humaine et leur coût. Commençons par rendre hommage à celles qui ont été parmi les premières à tirer le signal sur ce sujet des perturbateurs endocriniens http://www.wecf.eu/francais/wecf/

On sait maintenant que c’est dangereux et que les pesticides, insecticides et autres biocides en sont bourrés. Mais voilà qu’une étude vient nous dire ce que cela coûte réellement à la collectivité

http://www.lagazettedescommunes.com/333475/perturbateurs-endocriniens-un-cout-sanitaire-evalue-a-157-milliards-deuros-par-an-dans-lue/?utm_source=quotidien&utm_medium=Email&utm_campaign=07-03-2015-quotidien

Perturbateurs endocriniens : un coût sanitaire évalué à 157 milliards d’euros par an dans l’UEA

Des chiffres et des coûts, voilà qui devrait parler à Monsieur Fontanet. Si on réintégrait ces données dans les coûts de fonctionnement des entreprises et en l’occurrence des exploitations agricoles, il serait intéressant de vérifier si son modèle économique reste aussi performant. Je note au passage que ces coûts étant pris en charge par la collectivité, cela se retrouve dans les 57% du PIB qui sont, à l’en croire collectiviser, c’est à dire dans son esprit stériliser. Un bon moyen de faire baisser ce taux serait par exemple de supprimer la cause de cette dépense mais cela n’a peut-être pas effleuré son esprit .

Mais alors quel modèle d’agriculture veut-il ?

Son modèle d’agriculture est encore plus productive, encore plus exportatrice, encore plus concentrée. Je veux bien prendre en compte certains créneaux qu’il évoque pour l’agriculture bretonne : l’élevage du poisson et la culture des algues, mais cela ne fait pas un modèle de développement. Miser sur l’augmentation du niveau de vie de Shanghaï pour booster les exportations : voilà une bonne idée mais encore faut-il s’en donner les moyens et surtout en voir les conséquences. Prenons l’exemple du lait. Les choses ne sont pas si simples que semble le dire notre économiste et les professionnels restent prudents : http://www.ouest-france.fr/salon-de-lagriculture-lexport-chance-ou-menace-pour-la-filiere-laitiere-3216728

Salon de l’agriculture. L’export, chance ou menace pour la filière laitière

Les Chinois viennent d’investir massivement dans le centre de la Bretagne pour produire du lait en poudre qui sera intégralement exporter vers la Chine. Ils ont également passer des accords de partenariat avec des coopératives laitières normandes. http://www.entreprises.ouest-france.fr/article/pourquoi-louest-laitier-interesse-t-il-autant-chine-27-02-2012-46110

Pourquoi l’Ouest laitier intéresse-t-il autant la Chine ?

Dans le même temps, nos spécialistes en génétiques animales leur vendent les plus beaux specimens de reproducteurs ce qui est un façon de se créer une concurrence à terme.

Cela d’autant plus que dans le même temps, la filière se réorganise en Chine en ruinant les exploitations classiques au profit d’une filère plus industrialisée http://www.entreprises.ouest-france.fr/article/agriculture-eleveurs-laitiers-chinois-pleine-crise-15-03-2015-200087

Agriculture. Les éleveurs laitiers chinois en pleine crise

Ce schéma rappelle un peu la façon dont en Bretagne, certains industriels ont contribué à démanteler la filière élevage de volaille au profit d’un modèle plus intégré, au point de susciter une concurrence extérieure, au Brésil pour être précis, pour peser sur les conditions locales de négociation. (In)juste retour des choses mais qui met un peu à mal le schéma de développement agricole de Monsieur Fontanet .

Reste enfin son dernier argument : l’excellence. Voilà effectivement une bonne piste et prendre l’exemple du label « produits en Bretagne » n’est peut-être pas si idiot que cela si on en croit les engagements que prennent les adhérents à cette association

http://pro.produitenbretagne.bzh/nous-rejoindre/les-engagements

Parmi ces engagements, je note :
*avoir des pratiques sociales qui respectent les droits et intérêts de salariés ;
*mener des politiques de qualité et de respect de l’environnement

Cela va dans le bon sens, c’est ce qu’on appelle de la RSE sauf que dans les actions collectives menées par cette association, il n’y en a aucune qui permettent la promotion de ces principes et le développement de ces pratiques parmi les entreprises adhérentes. Et surtout, il n’est prévu nulle part de procédures de contrôle du respect de ces engagements, ce qui différencie ce logo d’un label de qualité.

Alors oui ! La démarche d’excellence peut être une voie d’avenir pour l’agriculture et la filière agroalimentaire qui en découle à condition qu’elle se lance résolument dans une démarche de labelisation. Mais cela veut dire l’acceptation de certains contrôles et le respect de cahiers des charges stricts. Exactement, ce dont ne veulent pas les agro-industriels qui donnent le ton dans la profession et pour qui une norme ou un contrôle est une norme de trop ou un contrôle de trop. Dans ces conditions le futur de l’agriculture rêvé par Monsieur Fontanet est vraiment mal parti. Pensons donc à autre chose, c’est à dire peut-être à un autre mode de développement qui tienne compte de l’environnement, de l’emploi local et de la qualité alimentaire de ce qui est produit, c’est à dire toute la palette des solutions qui vont de l’agriculture intensivement écologique (« écologiquement intensive » étant une option en forme d’oxymore) à l’agriculture biologique.

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