Les mal-aimés de nos campagnes

Chaque année, au moment du salon de l’Agriculture, les Français rappellent leur attachement à la paysannerie et à la culture rurale qu’elle représente. Le sondage que publie Le Figaro le confirme, malgré toutes les précautions qu’il faut prendre avec ce genre de sondages.

http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2015/02/22/20002-20150222ARTFIG00062-82-des-francais-aiment-leurs-agriculteurs.php

82% des Français aiment leurs agriculteurs

Mais que nous disent-ils en fait ces Français qu’on a sondé à cette occasion ?

A 87% qu’ils aiment la petite exploitation et que c’est elle que la PAC devrait aider ?

A 12% seulement qu’ils préfèrent la grande exploitation industrielle dite compétitive ?

Par contre ils n’aiment pas les agriculteurs, et j’emploie à dessein ce terme plutôt que celui de paysans, quand ils polluent (à 52%), qu’ils ne respectent pas l’environnement (à 64%) ou qu’ils ne prêtent qu’une attention distraite à la sécurité sanitaire de leurs production (à 61%).

Ce faisant, ils définissent les limites du développement d’une profession que non seulement ils aiment mais à qui ils prédisent encore un bel avenir (à 70%).

Mais alors pourquoi depuis des semaines les leaders d’un syndicat de cette profession choyée vont-ils de studios de radio en cabinets ministériels pour trimbaler leur spleen de « mal-aimés de la République » ? Compte tenu de ceux qu’ils ont obtenu avec leurs jérémiades, qui ont tendance à se transformer en jacqueries destructrices dès lors que les larmes semblent devoir rester sans effet, on peut penser que les pouvoirs publics ont entendu ce message et uniquement ce message et non pas celui des Français.

En effet quel est leur projet à ces Jérémie des champs. Il est d’abord dénoncé par leurs concurrents syndicats, qui ne sont pas des « EXPLOITANTS agricoles » mais des « PAYSANS ».

http://www.confederationpaysanne.fr/actu.php?id=3347

Carte de l’industrialisation de l’agriculture : Une dérive destructrice pour les paysans

En effet, leur projet c’est l’adoption par la profession agricole des schémas de production qui ont amené l’industrie dans une impasse. Ces usines à viande, c’est justement ce dont les Français ne veulent pas (12% seulement y sont favorables rappelons-le). Ces modes de production cumulent en effet tous ceux qui rebutent les Français : une hyper-rationalisation du travail qui détruit des emplois sans rendre les emplois maintenus, ni plus intéressants, ni mieux rémunérés, une concentration des pollutions, qui plus que les effluents eux-mêmes, est l’inconvénient majeur de ces implantations, une concentration d’animaux qui favorisent la propagation des germes bactériens et donc d’une manière ou d’une autre aura une conséquence sur la sécurité sanitaire des produits issues de ces usines à viande. Et je ne parle même pas du bien-être animal, puisque sur ce point nous n’avons pas une sensibilité aussi exacerbée que les Britanniques

Leur projet, c’est aussi une politique sociale déplorable. Comment peut-on encore s’appeler coopérative quand on privilégie la réduction des coûts, ou si vous préférez la maximisation du profit sur la santé des travailleurs.

http://www.franceinter.fr/emission-interception-bretagne-une-histoire-de-grains-pourris

Une histoire de grains pourris

Incidemment, ce scandale dans une coopérative bretonne montre que des produits interdits circulent dans ces entreprises et que ceci est un délit. On comprend mieux que ces gens-là n’aiment pas trop la réglementation.

Mais celui qui décrit encore le mieux le projet de ce syndicat, c’est encore son patron, qui est également le patron d’une entreprise purement industrielle Sofiprotéol-AVRIL. Il explique sans ambages quel est son modèle

http://www.terraeco.net/Xavier-Beulin-president-de-la,58735.html

Xavier Beulin : « Nous sommes prêts à moins de pesticides, mais où sont les solutions alternatives ? »

Pour lui, l’agriculture est accusée de tous les maux :

Produits phytosanitaires : si on retrouve plus que des traces dans les viandes que nous consommons au point que certains demandent avec ironie à faire rembourser leur escalope de dinde par la Sécu, c’est qu’il y a quand même un problème

Gestion de l’eau : si la Cour des Comptes se fend d’un rapport virulent sur la mauvaise gestion des agences de l’eau au profit presqu’exclusif des agriculteurs, c’est sûrement que ces magistrats financiers ont découvert un système qui ne marche pas bien

Bien-être animal : essayez de mettre 1 millions de poulets dans un hangar gigantesque et vous comprendrez ce qu’est le mal-être animal

Climat : reconnaissons-là qu’ils ne sont pas les seuls mais comme on ne prête qu’aux riches ……

Oui son agriculture est accusée, avec raisons, de tous ces maux, mais pas forcément toute l’agriculture, car il existe une autre agriculture qui gère l’eau avec intelligence qui n’utilise ni produits phyto-sanitaires , ni engrais de synthèse et qui subit une réglementation autrement plus contraignante que les règlements dont se plaint Mr Beulin. Cette agriculture a un nom dans sa forme la plus aboutie, l’agriculture biologique, mais aussi dans une version plus light, l’agroécologie. Ces deux formes d’agriculture acceptent une réglementation car elle est la meilleure protection qu’elles connaissent du maintien de la qualité de ce qu’elles produisent. Quand on s’en prend ainsi à la réglementation, en général et sans faire de distinction, c’est que celle-ci gène. Que certaines règles méritent d’être revues, c’est indéniable mais on connait trop bien cette antienne anti-réglementaire au nom de la liberté d’entreprendre qui n’est autre que « la liberté du renard libre dans le poulailler libre »

Et puis il y a cette ode à l’innovation. Encore un qui saute sur sa chaise en criant « Innovation ! Innovation ! » comme si c’était le sésame du bonheur. L’innovation est ce qu’on en fait. Se poser la question : « Mais où sont les solutions alternatives aux pesticides ? », c’est déjà un aveu de méconnaissance de ce que sont les innovations en matière agronomique.Parier sur les manipulations génétiques, sur les drones, sur l’informatique, c’est vraiment avoir une vision industrielle de la production agricole. Je l’ai déjà écrit quelque part, l’innovation n’a de sens que si elle est favorable à l’homme, celui qui produit comme celui qui consomme, qu’elle n’est pas nuisible à la planète et donc qu’elle n’oblitère pas les chances des générations futures d’avoir un avenir moins sombre que le notre.

Et puis au détour de cet interview au vitriol, Mr Beulin fait de savoureux aveux : « Oui, certaines molécules sont nocives. Des agriculteurs tombent malades, les abeilles disparaissent, les deux tiers des cours d’eau français sont pollués. N’est-ce pas assez clair ? » , on ne saurait mieux dire pour décrire la nocivité de son schéma de production;  ou encore un peu plus loin : « Or, dès qu’il s’agit d’un aliment, il est interdit, de manière dogmatique, de les utiliser pour produire de l’énergie. D’ailleurs, pourquoi ne sont-ils pas impropres à la consommation dans des pays comme l’Egypte ? De la même façon, pourquoi les farines animales ne sont-elles pas autorisées en France ? » Intéressantes questions en effet. Si ces céréales sont impropres à la consommation humaine dans certains pays, pourquoi les vend-on ailleurs ? et pour ce qui est des farines animales, Mr Beulin se souvient-il de la terreur qui régnait dans ses rangs au temps de l’ESB, dite « crise de la vache folle ». Une des formes que prend l’intelligence, c’est de ne pas recommencer les erreurs qui ont été douloureuses.

Alors oui, une certaine forme d’exploitation agricole est mal aimée des Français, mais à qui la faute ? Pas aux Français, quand même ? Peut-être aussi à ceux qui rue de Varennes (au ministère de l’agriculture) ou à Bruxelles continuent à défendre un modèle qui manifestement n’a plus l’assentiment de nos populations.

 

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