L’échalote de la discorde

Depuis la fin de la semaine dernière, cela sent bon la tambouille sur le pont de Morlaix. Il faut dire que les producteurs d’échalotes ont déversé sur 1,5 kilomètre de la voie express près de 3.500 tonnes pour exprimer leur sentiment.

http://www.ouest-france.fr/legumiers-3500-tonnes-dechalotes-vont-bloquer-la-rn12-3113645

Légumiers. La RN12 bloquée par des tonnes d’échalotes

Le cours de l’échalote

Si on en croit ce que me disent certains producteurs, le prix qui leur est payé par l’organisation des producteurs ne permet pas de payer leurs charges. En effet à 6 centimes le kilo, cela ne fait pas lourd et on comprend qu’ils soient mécontents. N’empêche que même à ce prix là, ce sont près de 210.000 euros qui ont été ainsi jetés dans le fossé, ce qui fait quand même 700 euros par manifestant. Ils auraient pu en faire meilleur usage. Sans compter qu’il a fallu dégager cela avec les moyens de l’Etat. Et qui payera cela ? C’est un peu comme l’incendie de l’Hôtel des impôts de Morlaix ? Qui payera ? Les agriculteurs auraient été mieux inspirés d’aller avec leurs tracteurs sur les parkings des grandes surfaces et de faire de la vente directe même à prix cassés. Mais….

Cela dit, on peut se demander pourquoi on en est arrivé là. Tout d’abord regardons l’évolution des cours de l’échalote. La meilleure source, c’est sans conteste les organisations de producteurs, qui ont la charge de commercialiser les légumes de leurs adhérents et voici les statistiques que transmettent Franceagrimer en ce qui concerne l’échalote

https://www.rnm.franceagrimer.fr/bilan/echalote_rnm.pdf

C’est vrai que par rapport à juin 2013, les cours atteint en novembre 2014 font peine à voir (1.71 euro le kilo contre 0.30 euro). Notons quand même que le cours d’expédition est 5 fois supérieur à ce que disent avoir perçu les producteurs.  A ce prix là, c’est donc plus d’un millions d’euros que les manifestants ont répondu sur le macadam. Cela commence à faire beaucoup.

Je suis quand même aller voir dans l’hyper de mon coin pour comparer. Le filet le moins cher était vendu environ 2.50 euros/kilo soit encore 8fois plus. Cherchez l’erreur.

Compte tenu des prix pratiqués, une vente sauvage sur les parkings des hypers de la région aurait eu un énorme succès plutôt que de déverser sur la voie publique ce qui pour le consommateur aurait représenté une dépense de près de 9 millions d’euros. Cela commence à faire trop !

Le marché de l’échalote

Depuis quelques années déjà, les producteurs d’échalotes, dites traditionnelles, n’arrêtent pas de tirer la sonnette d’alarme contre la concurrence, qu’ils considèrent déloyale, d’une variété hybride d’oignons qui aurait pu obtenir l’appellation d’échalotes alors qu’elle se reproduit par semis alors que l’échalote traditionnelle se reproduit par repiquage de bulbes.

http://www.lafranceagricole.fr/actualite-agricole/fruits-et-legumes-fraude-a-l-echalote-les-producteurs-contre-attaquent-71514.html

Pour qui a déjà repiqué des bulbes, on voit tout de suite en quoi cette concurrence est déloyale et ce n’est même pas en employant une main d’œuvre à très bas coût originaire d’Europe Orientale que les producteurs traditionnels arriveront à réduire ce différentiel de productivité.

Heureusement que la profession s’est organisée, comme toutes les productions légumières,  et qu’elle a ses organisations de producteurs qui défend ses intérêts et régule le marché. Pour les légumes du Nord-Bretagne, l’organisation s’appelle CERAFEL qui se présente ainsi sur son sitehttp://cerafel.com/

« Sous l’élan des producteurs, avec à leur tête Alexis Gourvennec, la Bretagne a su, dès 1962, mettre en place une organisation économique de la filière légumes frais bretonne. C’est ainsi qu’ils ont fondé la SICA (Société d’Initiative et de Coopération Agricole) puis le CERAFEL grâce à la loi d’orientation agricole qui a donné à cette évolution un cadre juridique. Grâce à cette organisation, les producteurs ont pu pendant plus de quarante ans réguler et coordonner le marché des principaux fruits et légumes bretons. »

 

 

Manifestement depuis quelques temps, le modèle est en train de déraper. Il y a quelques semaines, c’était les producteurs d’artichauts qui mettaient le feu à la MSA et à l’Hôtel des Impôts de Morlaix pour les mêmes raisons de « cours trop bas » et pourtant la CERAFEL, elle-même explique les moyens dont elle dispose

Selon les produits, l’AOP dispose de plusieurs moyens d’intervention pour réguler le marché. On peut en citer quelques-uns :

  • régulation de l’offre,
  • segmentation,
  • transformation, 
  • retraits (en dernier recours).

En matière de régulation de l’offre, peut-être les dirigeants de « la coopérative » ont-ils pêché par excès de rationalisation en poussant des jeunes agriculteurs à se spécialiser dans une monoproduction, se privant ainsi de la possibilité de réguler les mises sur le marché en diversifiant les productions de chaque producteur. C’est peut-être d’ailleurs la même exagération rationalisatrice qui les pousse à vouloir créer la plus grande plate-forme européenne de conditionnement de légumes à Saint Pol de Léon. Mais régulation/segmentation ne suffisent peut-être pas quand les conditions météorologiques, combinées à un marché international perturbé par des décisions diplomatiques, provoquent un engorgement brutal et non immédiatement réductibles. Qu’a-t-on fait pour assurer la transformation des surplus : les conserveries n’existent pas contrairement à ce qui existe dans d’autres parties de la Bretagne, mais il est vrai que quand la noblesse du métier est la production de « primeurs », on a du mal à imaginer que cela finisse dans une boite de conserve. « Primeurs », « qualité », j’y reviendrai tout à l’heure.

Reste donc le retrait, c’est-à-dire le rééquilibrage du marché en réduisant l’offre au niveau de la demande. Finalement, n’est-ce pas, inconsciemment ou non, ce qu’on fait les manifestants  sur la voie express Rennes-Brest en déversant 3.500 tonnes soit quand même plus de 8% de la production annuelle estimée à 40.000 tonnes. Certes, c’est un peu violent mais pour le coup cela rétablit l’équilibre sur le marché. Incidemment, on peut QUAND MEME se poser la question de l’absurdité et du scandaleux d’une telle solution.

Pour en finir avec le marché, je ne peux résister au plaisir de citer cette extrait du site de la CERAFEL concernant son mode de financement

« L’AOP CERAFEL est principalement financée par les cotisations des producteurs et pour certaines actions, par des subventions »

Et de rapprocher cette information de ces publications au JO

 Arrêté du 20 novembre 2014 rendant obligatoires les cotisations fixées par l’association d’organisations de producteurs AOP CERAFEL pour les échalotes 
Version d’origine Fac-similé (format: pdf, poids < 3.5 Mo)

Où on trouve cette mention surprenante :

« Pour la campagne 2014, les cotisations fixées par l’assemblée générale ordinaire de l’association

d’organisations de producteurs CERAFEL sont rendues obligatoires pour les producteurs d’échalotes non membres de cette association. »

Une cotisation rendue obligatoire même pour les non-membres, comment appelez-vous cela ? Comme on est au J.O. , j’appellerai cela une taxe, ce qui confèrerait à CERAFEL une mission de service public et donc des obligations particulières. Pas mal, non, pour une organisation qui n’arrête pas de tirer à boulets rouges contre les pouvoirs publics et leurs lourdeurs, d’autant que cet arrêté était publié en même temps que 7 autres qui concernaient les autres productions légumières commercialisée par la CERAFEL.

Les échalotes de la discorde

Voilà donc établi qu’il est scandaleux d’avoir déversé 3.500.000 kilos d’échalotes sur les routes. Mais qui est responsables, donc coupables ?

Sont-ce les 300 producteurs d’échalotes qui ont jetés volontairement le fruit de leur travail ? Responsables sûrement car ce ne sont pas des irresponsables et ils savaient ce qu’ils faisaient en salopant les routes. Mais sont-ils responsables de la situation qui les a amené à cela, c’est-à-dire une surproduction qui, de conjoncturelle, a tendance à devenir structurelle ? Responsables d’avoir écouté ceux qui leur conseillaient de se spécialiser pour être plus « compétitifs » peut-être mais disposaient-ils de tous les informations leur permettant de juger de la pertinence de ces conseils ?

Dans ce cas, ce sont les conseilleurs les responsables, alors ?  Certainement si on se réfère à la justification qu’ils donnent de leur rôle.Toutefois, il faut leur reconnaître qu’ils ont tiré suffisamment tôt le signal d’alarme sur la concurrence déloyale que constituait l’arrivée massive des hybrides d’oignon et d’échalote. Cela ne les exonère pas pour autant de la totalité de leur responsabilité. Puisque la concurrence des « échalotes de semis » existait et qu’elle était à l’échalote traditionnelle ce que le hamburger de fast food est au steack tartare, il aurait fallu au contraire différencier encore plus le produit breton et marquer encore plus fortement son image « traditionnelle » et se battre pour une labellisation de la production avec un cahier des charges exemplaires. On peut d’ailleurs s’étonner que la première région agricole de France et de grande tradition agricole ait aussi peu d’AOC ou d’AOP. L’échalote était il y a encore une vingtaine d’année un produit noble et donc cher qui tirait une partie de sa noblesse de son côté « primeurs ». De l’avoir oublié et d’avoir sacrifié au mythe de la croissance salvatrice fait que dans l’échalote, comme dans la plupart des productions légumières de cette région, la majorité des producteurs se trouvent dans une impasse. Ce qui reste de cette image de qualité de l’échalote, c’est le prix auquel la vend la grande distribution faisant de grands efforts de marketing pour faire des emballages adaptés (vendre par exemple, les échalotes en filets de 250 grammes comme si c’était des truffes !).

Alors, la grande distribution serait la grande responsable en pratiquant des prix entravant des achats plus massifs ? Responsable sûrement si on compare le prix payé aux producteurs et le prix réclamé aux clients. Compte tenu de la part du premier dans la formation du second, il serait plus simple de retirer tout simplement l’échalote du filet puisqu’en fait le client achète en fin de compte plus du marketing et du packaging que du bulbe goûteux.

Alors, finalement le responsable serait le consommateur qui achète vraiment n’importe quoi très cher ? Je ne le crois pas. Mais le consommateur pourrait quand même se manifester pour dire qu’il veut de la qualité et qu’il est prêt à payer pour, la preuve . Cela pourrait arriver jusqu’au cerveau des grands pontes de la distribution qui pourraient en faire part aux dirigeants de la CERAFEL qui auraient alors les coudées franches pour inspirer une démarche de labelisation des productions légumières de ce qu’ont appelé dans les livres de géographie des années 60 la « ceinture dorée ». Est-ce trop demander que d’être intelligent collectivement ?

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