chronique de la compétitivité : « STX , un dossier exemplaire »

La France a la plus grande façade maritime d’Europe, ce qui en fait potentiellement une grande nation maritime. La France a su développé une industrie de la construction navale de loisir parmi les meilleures du monde, s’appuyant pour cela sur une pléiade de skippers de renom.

Et pourtant la France a depuis 3 décennies au moins des problèmes avec ses chantiers navals au moment même où le commerce international explose essentiellement par voies maritimes.

Il faut dire que, à part Colbert, les dirigeants français ont toujours montré un intérêt limité pour sa politique maritime.

Lors du Conseil des ministres du 17 décembre 2012, il semble qu’une inflexion se soit faite. Certes, je me souviens du grand ministère de la mer dirigé par Louis Le Pensec qui déboucha sur pas grand chose.

Mais faisons pour l’instant confiance à ce gouvernement qui affiche une approche stratégique de bon aloi (1)

Définir une stratégie prend du temps et dans le secteur le temps presse. On est d’ailleurs un peu surpris d’apprendre que près de trois ans après le déblocage des crédits destinés à financer les investissements d’avenir, on en soit encore à choisir des filières ou des projets. Il convient toutefois de saluer l’accord qui s’est fait autour du projet Océan 21 (2) qui se fixe comme objectif d’organiser la profession notamment à l’exportation à partir d’un projet stratégique commun porté essentiellement par trois opérateurs le GICAN, la DCNS et les chantiers Piriou. Cela tombe bien puisque les deux derniers nommés ont entamés une aventure jointe qui visent à les mettre au premier rang mondial dans un créneau bien spécifique. Certes, il s’agit de bâtiment à vocation plutôt militaire mais qui peuvent également avoir des applications civiles intéressantes (3). Même la région Pays de Loire, qui comme toutes les régions aspirent à jouer un rôle moteur dans l’animation économique locale y met son grain de sel (4).

Mais c’est à partir de là que ce beau schéma dérape et montre en quoi il y a encore du chemin à parcourir pour aller sur la voie vertueuse de la « compétitivité retrouvée » pour reprendre les termes à la mode.

En effet tout cela est assez fortement ligéro-ligérien et c’est d’ailleurs dans cet esprit qu’a été géré le dossier le plus médiatisé ces derniers jours : l’avenir des chantiers STX, les anciens Chantiers de l’Atlantique, devenu coréen, par la disgrâce de crises à répétition.

Tout a commencé par un psychodrame  : les chantiers navals de Saint-Nazaire vont bientôt mourir et on commence déjà à parler plan de conversion, changement de gamme (fabriquer des bateaux plus petits par exemple) et puis soudain le miracle : un commande d’un milliard de dollars.

Ce qui me gène dans cette histoire, ce n’est évidemment pas que les chantiers navals soient momentanément sauvés mais la façon dont a été géré ce dossier qui montre tous les travers d’une politique industrielle qui n’en est pas une

1.Tout d’abord, un pilotage politique  particulier de la part d’un Premier Ministre qui n’aura pas les mêmes intentions pour  tous les dossiers économiquement douloureux qui s’accumulaient sur sa table ( 5) et ( 6). Les dossiers de sauvetage d’entreprise ne doivent pas devoir leur résolution à la seule origine géographique des ministres

2.Il y a ensuite le retour des démons interventionnistes locaux  et l’oubli des promesses. En effet, la loi qui officialise la création de la Banque Publique d’investissement est à peine publiée que déjà les élus régionaux en bafouent les principes. Il est bien clair et tout le monde l’a proclamé haut et fort que la BPI est l’outil des PME  et qu’il n’y aurait de la part des élus régionaux aucune tentative interventionniste. Est-ce par habitude, est-ce par maladresse ou est-ce par bêtise que le président de la région Pays de Loire s’est cru autorisé à dire que la BPI était opérationnelle et que la meilleure preuve en était l’intervention dans le dossier STX. Que ce soit vrai ou pas importe peu, par contre il est assez minable de le proclamer (7).

3. Du coup, cela provoque une réaction légitime du gouvernement finlandais, qui, avec beaucoup de diplomatie interpelle les autorités européennes pour ce qui semble bien être une forme de chantage exercé par une entreprise non-européenne (en l’occurrence coréenne) envers deux Etats européens (8) et (9). Cet épisode montre à la fois les limites d’une politique d’attraction des investissements étrangers et la nécessité d’avoir AUSSI une stratégie européenne de réindustrialisation, fondée sur la coopération et non plus sur la compétition entre Etats.

4.La façon dont STX a géré ses difficultés est hélas emblématique de la façon dont les grands groupes industriels gèrent leurs relations avec leurs partenaires, sous-traitants. En fin de compte, ce sont eux qui encaissent le plus rude du choc de plan de charge et cela n’a pas échappé au Conseil régional du Pays de Loire qui y consacre l’essentiel de plan de soutien (10) et (4)

5.Si le cas de STX a été aussi dramatique c’est peut-être que ce chantier parie un peu trop sur des coups. En effet engager son activité pour trois ans sur la signature d’UN SEUL CONTRAT est quand même un peu hasardeux. C’est le cas de beaucoup de filières industrielles françaises qui ne fonctionnent que sur le concept de « grands contrats », qui sont un peu l’image de marque d’une culture industrielle impulsée par nos ingénieurs issus des « Grandes Ecoles ».

6. Avoir choisi la niche des bateaux de luxe est aussi dans la tradition française. Le luxe est en quelque sorte la marque de fabrique du « made in France ». Mais le luxe suppose des exigences de qualité qu’il faut en permanence redémontrer. Et puis, il s’agit quand même d’un créneau étroit, alors que l’essentiel de la croissance dans la construction navale porte soit sur le gigantisme des porte-conteneurs, soit sur la préparation d’un commerce mondial de l’après-pétrole. Il est quand même symptomatique que dans le même temps où les journaux parlaient du sauvetage de STX le plus gros porte-conteneurs du monde faisait sa première escale de sa croisière inaugurale dans un port français, Le Havre. Le propriétaire de ce bateau est un armateur français, la CGM.

Inutile de préciser que ce monstre des mars n’a pas été construit en France

Voici donc 6 raisons qui explique que le dossier STX est exemplaire de ce qui fait ou ne fait pas la compétitivité de l’industrie française.

 

(1)http://www.gouvernement.fr/gouvernement/la-politique-maritime

La politique maritime

(2)http://www.entreprises.ouest-france.fr/article/oceans-21-projet-structuration-filiere-navale-avalise-30-11-2012-76903

Océans 21, le projet de structuration de la filière navale, avalisé

(3)http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20121126trib000733335/defense-dcns-et-piriou-veulent-devenir-les-leaders-mondiaux-de-la-construction-des-batiments-de-moins-de-95-metres.html#xtor=EPR-2-[Industrie++Services]-20121127

Défense : DCNS et Piriou veulent devenir les leaders mondiaux de la construction des bâtiments de moins de 95 mètres

(4)http://www.entreprises.ouest-france.fr/article/pays-loire-region-lance-plan-navale-2013-09-01-2013-80930

Pays de la Loire. La Région lance le plan « Navale 2013 »

(5)http://www.ouest-france.fr/ofdernmin_-Paquebot-geant.-Jean-Marc-Ayrault-travaillait-depuis-des-mois-dans-la-discretion-_6346-2148314-fils-10_filDMA.Htm

Paquebot géant. Jean-Marc Ayrault travaillait depuis des mois « dans la discrétion »

(6)http://www.ouest-france.fr/ofdernmin_-Florange.-Fin-de-non-recevoir-de-Matignon-a-Edouard-Martin_6346-2148324-fils-10_filDMA.Htm

Florange. Fin de non-recevoir de Matignon à Edouard Martin

(7)http://www.ouest-france.fr/ofdernmin_-Jacques-Auxiette-le-gouvernement-a-tire-les-lecons-des-commandes-manquees_6346-2148333-fils-10_filDMA.Htm

Jacques Auxiette : « le gouvernement a tiré les leçons » des commandes manquées

(8)http://www.entreprises.ouest-france.fr/article/stx-menace-fermer-finlande-transferer-ses-activites-france-04-01-2013-80434

STX menace de fermer en Finlande et de transférer ses activités en France

(9)http://lexpansion.lexpress.fr/entreprise/la-finlande-demande-a-l-ue-d-enqueter-sur-le-soutien-de-la-france-aux-chantiers-de-saint-nazaire_367601.html?xtor=EPR-175-[XPN_18h]-20130108–191727235@226108465-20130108192551

La Finlande demande à l’UE d’enquêter sur le soutien de la France aux chantiers de Saint-Nazaire

(10)http://www.entreprises.ouest-france.fr/article/sous-traitants-stx-il-faut-encore-tenir-pendant-six-mois-29-12-2012-79996

Sous-traitants de STX : « Il faut encore tenir pendant six mois »

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4 commentaires pour chronique de la compétitivité : « STX , un dossier exemplaire »

  1. Je me trompe où votre domaine d’activité n’est pas le secteur naval ?

    Très bel article ceci dit mais il vous manque tout de même quelques éléments essentiels sur la diversification en cours de STX France… La prise de ce contrat permet de donner une bouffée d’oxygène salvatrice à la branche française du groupe pour pouvoir mettre en place sa stratégie industrielle. Car non, cette commande n’est pas la seule espérée pour les trois ans à venir… Les bureaux d’études auront besoin de se mettre autre chose sous la dent d’ici la fin de l’année !

    Quand aux porte-containers, effectivement, la demande reste très forte malgré une baisse de financement de la part des armateurs (la crise est passée par là également), mais les chantiers européens ne sont nullement concurrentiels face au pilonnage asiatique. Notre force, en europe, étant l’innovation, le gain énergétique, la réactivité dans le changement de réglementation assez fréquente, et un réseau de co-réalisteurs vaste et compétent. Ces caractéristiques sont essentiellement valables sur des navires à passagers (qu’ils soient de luxe ou non… L’Oasis n’est pas un navire de luxe mais de masse) et ça, pour l’instant, seuls les européens savent le proposer et, surtout, le mettre en œuvre. Mais pour combien de temps ? D’où la politique de diversification en cours…

    • Vous avez raison, je ne suis pas un expert de la construction navale. Je ne suis pas non plus tout à fait un béotien et il ne m’avait pas échappé que dans la quinzaine qui a précédé cette annonce « miraculeuse » (mais qui n’est qu’un miracle que pour ceux qui n’étaient pas dans le secret de la négociation), le management de STX avait multiplié les déclarations sur la nécessité de réfléchir à la production d’unités plus petites. Je suis du coup avec beaucoup d’attention la façon dont la nouvelle stratégie de développement de la construction navale va s’enclencher entre ces différents acteurs collègues mais néanmoins parfois concurrents. Depuis qu’il existe des réglementations internationales plus contraignantes en matière de déconstruction, il y a là un créneu supplémentaire à occuper, non pas tant dans la déconstruction elle-même que dans l’éco-conception et l’analyse de cycle de vie des navires.

      • Quand vous dîtes « acteurs collègues » vous parlez de la France vs la Finlande ? Si tel est le cas, vous trouverez des éléments de réponse dans les différents articles de « Mer et Marine » consacrés à la question.

      • Non pas du tout. Quand je parlais de projet stratégique je pensais au projet Océan 21 et les acteurs collègues sont les partenaires industriels dans ce projet.

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