La mondialisation c’est ce qu’on en fait ! L’ exemple de la sidérurgie.

Pour beaucoup de monde, la mondialisation c’est la désindustrialisation de la France et en la matière la sidérurgie est un bon exemple de ce qui se fera si on ne fait et de ce qui pourrait se faire pour éviter que cela se fasse.

Faisons d’abord deux constats

1. L’industrie lourde est une industrie de transformation de matières premières issues de la terre

Il y a quarante ans, la sidérurgie lorraine faisait la pige à toutes les sidérurgies du monde mais savait déjà qu’elle vivait son chant du cygne. Certes, elle produisait entre 25 et 27 millions de tonnes dans une communauté européenne à 9 qui en produisait 150 et représentait plus d’1/5° de la production mondiale de 700 millions de tonnes dominée encore par les Etats-Unis et le Royaume-Uni mais sa progression était devenue nulle.

Dans le même temps, la Chine se remettait à grand peine des lubies maoïste du Grand Bond en avant et des Cents Fleurs, qui avait vu fleurir dans tous les villages des hauts-fourneaux artisanaux, véritable catastrophe économico-écologique

Maintenant, le marché est devenu cela

http://www.entreprises.ouest-france.fr/article/marche-mondial-acier-fusion-30-11-2012-76909

Le marché mondial de l’acier en fusion

Certes grâce aux aciéries Martin et la récupération des ferrailles, la production d’acier est moins dépendante de la proximité des minerais et du charbon, et c’est ce qui explique largement le maintien d’une sidérurgie italienne à un haut niveau atteint dans les années 80-90, mais quand même l’essentiel de la production se fait encore à partir de minerai de fer et de coke.

Comme les mines de fer (la fameuse « minette ») ont fermé en Lorraine une bonne dizaine d’année avant que les mines de charbon du bassin de Forbach-Merlebach n’arrêtent à leur tour, la rationalité économique semble condamner la production d’acier en Lorraine, les seuls sites restant Dunkerque et Fos, la « sidérurgie sur l’eau » favorisée par des tarifs avantageux du fret des pondéreux.

2. Mais les clients de l’industrie lourde sont essentiellement des industries de transformation

L’acier ainsi produit se prête à de nombreux usages, et c’est d’ailleurs ce qui en a fait un produit stratégique pour toutes les nations industrialisées, depuis les rails de chemins de fer jusqu’aux boîtes de conserve en passant par les ronds à béton et autres poutrelles pour le BTP, sans oublier bien entendu, les carrosseries automobiles.

Il s’agit donc de produits très diversifiés, parfois très élaborés incorporant beaucoup « de valeur » comme disent les néo-économistes. Or pour que ces débouchés restent concurrentiels, il faut que cette seconde transformation se fasse au plus près des autres clients industriels. A une époque où la production d’acier était l’activité leader et une activité intégrée  (filière« liquide » et filière « solide » ensemble), ce sont les industries de transformation qui se sont rapprochées des bassins sidérurgiques de façon à constituer des complexes industriels intégrés. Comme il est hors de question de démanteler ces complexes, il est évident que l’activité de première transformation de l’acier doit rester à proximité.

 

La question posée est donc : faut-il conserver l’activité amont de production proprement dite de l’acier au sein de ce complexe ? ou faut-il au contraire considérer qu’il est rationnel de produire l’acier là où les matières premières sont ou peuvent être acheminées à faible coût ?

A cette question Mittal a répondu : on ferme

A cette question, les mettalos ont répondu : on continue.

 

Dans le cadre d’une économie mondialisée sans autres règles que celle de l’OMC, Monsieur Mittal a raison puisqu’il a fortement investi dans des usines de production d’acier chez lui en Inde. Il joue à fond la carte dite de « l’avantage comparatif » qui ici est de l’avantage personnel tout court.

Mais s’il existait un accord international de même valeur que celui qui fonde l’OMC et qui régirait les questions d’atteinte à l’environnement au niveau planétaire, il n’est pas sûr que Monsieur Mittal ait raison. Il aurait même totalement tort, si adossée à la production d’acier été développé un dispositif de captage de CO² .

Mais comme un tel accord n’existe pas et la récente conférence sur le climat qui vient de se terminer à Doha l’a confirmé, Monsieur Mittal est fondé à ne rien fondre en Lorraine.

Sa logique industrielle est imparable : je produis moins cher de l’acier dans des pays où la main d’œuvre est bon marché où je peux importer au même endroit charbon et minerais en provenance de mines qui m’appartiennent et cet acier je le livre près des sites de consommation pour être transformer en feuillards, billettes etc… Qui pourrait le lui reprocher dans le monde économique tel qu’il fonctionne aujourd’hui ?

 

Eh ! bien si, il y en a qui le lui reproche et qui conteste le bien-fondé de cette approche. Et pour cela, ils utilisent le concept tellement pratique de développement durable.

Dans son raisonnement, Monsieur Mittal présente une vision du monde en 1D : l’économie, alors que le monde réel fonctionne en 3D : économie, sociale et environnementale.

Environnementale, je viens d’en parler : développer le projet d’une sidérurgie nouvelle, moins agressive pour la planète est un objectif en soi. Les émissions de gaz à effets de serre (GES en abrégé) est un phénomène sans frontière. A Doha, la France comme une vingtaine d’autres pays ont réaffirmé leur volonté de continuer l’effort de réduction des émissions de GES pour le bien de TOUTE la planète. Comme les autres pays n’ont pas voulu suivre, le seul moyen d’aboutir à cela c’est d’instaurer le même régime pour tous les produits élaborés ou utilisés sur le territoire national. Cela veut par exemple dire que des normes de production strictes doivent être édictées, s’appuyant pour cela sur un dispositif fiscal incitatif/pénalisant qui frapperait indistinctement les productions nationales et les importations. Cela demande de la constance et un peu de courage. L’exemple de la taxe CO² sur les transports aériens est là pour nous rappeler que le courage politique des Etats européens a ses limites.

Sociale : cela ne touche que 600 personnes disent les analystes. C’est vrai mais ce sont les derniers d’une tradition. C’est un facteur humain qu’on ne peut pas négliger. On peut d’autant moins le négliger que de discours en déclarations généreuses, tous les décideurs politiques ont entretenu l’espoir que cela pouvait durer. Ils auraient parlé le langage de la rationalité économique, petit à petit les esprits auraient fait leur deuil de la tradition des « hauts fourneaux ». L’esprit humain est ainsi fait qu’avec le temps les plaies à l’âme se seraient cicatrisées, à condition bien sûr que des perspectives économiques aient pris le relais, histoire de montrer que la transition se faisait sans désertification.

Hélas, ils n’en ont pas eu le courage ! Cela risque donc de se faire dans déchirement et les plaies ne vont pas cicatriser de sitôt. C’est ainsi qu’on déchire un tissu social, c’est ainsi qu’on désespère une population, c’est ainsi qu’on la pousse à des extrémités.

Mais tout ceci tient en un mot : imprévision. De la même manière que la première grande crise de la sidérurgie dans les années 80 est due essentiellement au manque de clairvoyance des familles qui régentaient la sidérurgie  lorraine, l’apparente improvisation qui prévaut actuellement est surtout due à l’absence de vision stratégique pour l’industrie française et au-delà pour l’industrie européenne, car la bonne santé apparente de l’industrie allemande masque le fait que les autres industries nationales vont plutôt mal en Europe.

L’Europe a décidé à Doha, qu’elle allait constituer un ilot de vertu dans un univers plutôt laxiste. Il faut pousser cette logique jusqu’au bout car on tient là un axe stratégique fort, une industrie de la transition écologique de l’économie, périphrase que je préfère à « industrie verte », expression qui ne veut rien dire d’autre la plupart du temps qu’une petite couche de vernis vert sur des pratiques vermoulues.

Cela nécessite une convergence des efforts en matière de recherche, de R&D, de formation des travailleurs mais aussi en matière d’incitation fiscale. En quelque sorte, il s’agit là pour ce qui concerne la sidérurgie par exemple, de recréer un faisceau de synergie, qui en son temps s’appela la CECA (la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier). Un retour aux sources en quelque sorte.

La mondialisation, c’est  donc aussi ça ! Les Chinois, les Coréens, les Américains l’ont bien compris : ils ont des stratégies, des outils de défense (tarifs douaniers et réglementations) et d’attaque (subvention, aides publiques directes et indirectes) et ils s’en servent.

Monsieur Montebourg, à qui ont laissé dire beaucoup de bêtises bien pensantes, a quand même cette phrase pleine de bon sens : « Il faut que l’Europe arrête d’être l’idiot du village mondial. »

Fallait-il pour autant nationaliser? Personnellement, je pense que « oui », mais ceci est une autre histoire qui pourrait nous amener très loin. On en parle un autre jour?

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