L’ENA ou Le bal des « petits lits blancs »

L’Ecole Nationale d’Administration, qui fait notre fierté administrative et cristallise l’exécration de nos concitoyens, ne mérite ni cet excès d’honneur, ni ce surcroît d’indignité.

La réalité est plus prosaïque : l’ENA a fait son temps, du moins sous cette forme-ci et avec ces pratiques-là.

Le débat autour du classement est typiquement le genre de discussions byzantines qui font penser que nos élites vivent à côté de leur vie. En effet, le classement n’intéresse que les 15-18 premiers, ceux qui par ce biais peuvent espérer intégrer les Grands Corps. Je traduis : les grands corps, ce sont le Conseil d’Etat, la Cour des Comptes, l’Inspection Générale des Finances, par ordre alphabétique. Le classement, c’est la quintessence de la méritocratie républicaine et serait effectivement un bon système s’il ne présentait deux défauts. Le premier est lié à la dérive politico-administrative qui a fait qu’au fil du temps, le système des Grands Corps est devenu un formidable accélérateur de carrière. Le deuxième est lié aux modalités de classement qui fait la part trop belle encore aux épreuves académiques où l’agilité intellectuelle prime tout. Quant à l’appréciation des stages, il s’agit d’une note très subjective où les qualités de managers n’ont pas nécessairement la part la meilleure. Or accélérateur de carrière veut dire manager très jeune. On voit alors la difficulté.

Supprimer le classement pour les affectations pour pallier ces inconvénients? Il est à craindre que le remède soit encore pire que le mal. Tout se ferait sur un entretien d’embauche et certains voient déjà poindre des formes de cooptation sur des bases relationnelles. C’est-à-dire justement ce contre quoi a été créé l’ENA en 1945.

Alors quelle solution, me direz-vous ? La solution est simple : le Conseil d’Etat, la Cour des Comptes, l’Inspection des Finances, sont des institutions toutes trois prestigieuses, qui demandent une grande expérience pour y exercer efficacement. Il serait tellement plus simple de dire que l’accès à ces trois institutions n’est pas possible dès la sortie de l’ENA et de la même manière qu’il est demandé au moins ans d’expérience pour postuler à un emploi de direction, une expérience minimale de 8 à 12 ans dans l’administration pourrait être exigée avec en sus un minimum de bagage technique pour traiter des questions débattues dans ces instances.

Mais l’ENA a du mal à se défaire de son « jeunisme ». Et pourtant, elle pourrait prendre exemple sur une autre école prestigieuse, l’ENM, qui vient de tirer les conséquences d’un mode de recrutement qui faisait la part trop belle aux jeunes surdiplômés par rapport à des plus anciens mais déjà plus aguerris et a amené l’institution judiciaire au bord du collapsus quand certains jeunes magistrats ont été confrontés trop tôt à des responsabilités trop lourdes. Du coup, l’ENM lance un recrutement réservé à des personnes de plus de 35 ans ayant déjà au moins 8 ans d’expérience professionnelle dans le secteur privé et ne fait pas les choses à moitié : alors que la promotion « normale » de l’ENM est de 130 personnes, ce recrutement porte sur 90 postes de magistrats. Avec son quota de 10% de « 3° concours » , l’ENA prend un sacré retard.

Mais plus fondamentalement, on peut se demander à quoi peut bien encore servir l’ENA ? Quand on regarde le recrutement et surtout le classement de sortie (encore lui), on constate une montée en puissance des élèves diplômés des écoles de commerce (HEC, ESSEC, ESCP). Le plus surprenant est, et là le phénomène est plus récent, que ces jeunes filles et jeunes gens formés à la gestion des entreprises, après avoir fait apparemment le choix de servir l’Etat, n’ont qu’une seule hâte : repartir dans le secteur privé et si possible à un poste « executive »

Cela laisse la fâcheuse impression qu’ils sont venus chercher à l’ENA, ce qui leur manquait à la sortie de ces prestigieuse business school, un carnet d’adresses, du moins celles qui compte, le carnet d’adresses des grands noms de l’entreprise à la française . En effet, il ne vous a pas échappé, que fruit du colbertisme, de deux vagues de nationalisations et d’une dénationalisation rampante depuis deux décennies, les plus beaux fleurons de nos entreprises de services, banques, assurances, prestations diverses aux collectivités locales sont la chasse gardée de ces Grands Corps. Ainsi la boucle est bouclée : on entre dans l’Administration par le haut pour y ressortir au plus vite par le haut. Dans le temps, il y avait une charmante tradition pour repérer les beaux partis : le bal des petits lits blancs. Je crains hélas que l’ENA pour certains ne soit plus que cela.

« Nous sommes le 27 mai 2011. Cela fait maintenant 26 jours que nos Droits n’ont officiellement pas de Défenseur. Souvenons-nous en jusqu’à ce qu’un Défenseur des Droits soit nommé. »

Post scriptum : Preuve s’il en est que le Défenseur Des Droits est une grande avancée démocratique : sa prééminence est reconnue puisque un arrêté paru ces jours-ci au J.O., le classe au 11° rang  dans l’ordre de préséance républicain, juste après le président du Conseil Economique, Social et Environnemental et avant les députés et sénateurs alors que le Médiateur de la république n’était qu’au 19° rang. C’est à ce genre de détail qu’on sait si une réforme est importante. ET encore, je ne suis pas sûr que si ledit président du CESE n’avait pas été l’ancien Médiateur de la République, on ne l’aurait pas fait remonter encore plus haut, mais il y avait peut-être des susceptibilités à ménager

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