La bataille de la matière grise : sommes-nous mieux armé que pour la bataille industrielle ?

Tout le monde nous dit que le XXI° siècle sera le siècle de la connaissance. En tout cas, si cela veut dire explosion de l’activité universitaire et des populations étudiantes, cela semble bien parti. En effet sans se projeter dans un  avenir trop lointain, le nombre d’étudiants dans le monde aura doublé entre 2000 et 2015 passant de 100 millions à un peu plus de 200 millions. Evidemment, compte tenu de leur retard initial et de leurs besoins actuels, les pays d’Asie affichent, dans ce domaine aussi, des taux de progression vertigineux. Mais les vieux pays ne sont pas en reste pour autant ; (+189% en Asie, +54% en Europe et +42% pour l’Amérique).

Dans cette guerre d’influence, les pays qui l’emporteront ne sont pas ceux qui se contenteront de diffuser massivement des savoirs mais ceux qui continueront à produire de la connaissance.

Or l’histoire de la connaissance depuis Athènes jusqu’àux révolutions techniciennes de ces deux derniers siècles en passant par l’Age d’Or d’Andalousie, la Renaissance européenne et le Siècle des Lumières, montre que la connaissance, quel que soit le domaine, ne progresse vraiment que lorsque on réunit, dans un même lieu ou dans un même réseau, le plus grand nombre de cerveaux venant d’horizons de la connaissance les plus variés possibles.

DANS LE MONDE TEL QU’IL S’ORGANISE ACTUELLEMENT, L’EXISTENCE DE POLES UNIVERSITAIRES MAJEURS ET, AUTOUR, DE RESEAUX DENSES EST LA CONDITION SINE QUA NON DE CETTE REUSSITE.

Pour faire rapide, pour être parmi les pôles universitaires influents, il faudra être capable d’attirer les meilleurs cerveaux, qui serviront de locomotives, d’attirer les meilleurs étudiants, venant d’un peu partout parce que derrière cela vous avez l’autre facteur clé de succès : le réseau d’anciens.

Dans ces batailles en cours quel est l’état des lieux de l’enseignement supérieur français ?

Nous avons quelques PME du luxe : les grandes écoles mais la première d’entre elle l’ENA n’a aucune activité en matière de production du savoir et une influence qui ne dépasse pas le microcosme administrativo-politique du VII° arrondissement. C’est un peu comme si nous avions un joailler installé Rue Saint-Honoré qui ne fabriquerait que des broches (les plus belles du monde parait-il) pour parer les poitrines des douairières du faubourg du même nom. A mon avis, il aurait beaucoup de mal à vouloir se placer dans la mondialisation

Toujours au rayon des grandes écoles, nous avons une constellation d’écoles d’Ingénieurs et d’écoles de management dont certaines ont parfaitement réussi une reconversion à la mondialisation, mais cela reste des Grandes Ecoles, c’est-à-dire fondamentalement des lieux de formation professionnelle, de haut niveau certes, mais qui privilégie la diffusion du savoir sur la recherche. Pour illustrer, je dirais dans un domaine qui ne m’est pas totalement étranger, que Michaël Porter quand il publie, ce n’est pas dans le European Management Journal mais dans le Harvard Business Review. Mais de ce point de vue, les choses sont en train de changer. De même que les mentalités sont aussi en train de changer : quand l’Ecole Centrale s’installe en Chine, l’ESCP à Turin, Madrid Londres et Berlin, l’ESSEC à Hon-Kong, on a un petit sourire amusé et un  brin nostalgique en se rappelant les débats homériques qui ont précédé les départs de l’Ecole Polytechnique de la Montagne Sainte Geneviève vers Saclay, d’HEC du XVII° vers Jouy-en-Josas ou de l’ESSEC de l’Institut Catholique vers Cergy-Pontoise.

Mais cela restera toujours des grandes écoles, au fonctionnement largement endogamique qui empêche la « cross-fertilization » sans laquelle la connaissance humaine n’a jamais progressé.

Quand à nos universités, le grand chambardement qui a suivi mai 1968, a tellement fait éclater le système que l’énergie mise depuis trois ou quatre pour faire émerger de nouveaux pôles ne suffira pas à changer le paysage rapidement. Cela est d’autant moins vrai que cette débauche d’énergie est trop souvent brouillonne et plutôt que de déboucher sur une vraie réforme, elle ne fait qu’empiler sur un système ancien des dispositifs nouveaux censés donner plus de cohérence à l’ensemble. Et ce n’est pas les systèmes d’incitations financières mis en place récemment notamment autour des pôles d’excellence et du programme d’investissement d’avenir qui améliore la lisibilité de l’ensemble. Comment voulez-vous vous y retrouver  dans les RTRA, les RTRS, les IDEX, les unités de machins et les centres de choses ?

Et malgré cela, l’enseignement supérieur continue d’attirer le monde entier. Loin d’écouter les Cassandre de Shanghai, qui ne placent que 3 universités ou grandes écoles françaises dans le TOP 100 universitaire mondial, les étudiants étrangers continuent à plébisciter le système d’enseignement supérieur français puisque la France est le troisième pays d’accueil d’étudiants étrangers dans le monde malgré le handicap de la langue. Cela dit ne sommes-nous pas parfois en train de vendre de la contre-façon ? En effet, quand on constate que les Chinois représentent la deuxième communauté étudiante en France et que ce ne sont pas forcément les meilleurs qui viennent et qu’on leur vend des diplômes bidons, je me dis que heureusement que l’enseignement supérieur n’entre pas dans le champ de l’OMC, sinon nous aurions droit à un « panel[MdlJ1]  ».

Mais heureusement la pomme pourrie toulonnaise ne semble pas avoir contaminé le panier universitaire.

Il n’en demeure pas moins que l’anecdote est significative d’une forme de désarroi de certaines universités face au monde concurrentiel auquel elles n’étaient plus habituées depuis des lustres.

Pour continuer à exister les Universités devront avoir les moyens d’investir. Elles ont donc besoin d’argent, de beaucoup d’argent. C’est là que les réseaux d’anciens peuvent jouer un rôle. C’est là aussi où la notoriété de la marque peut jouer. C’est là aussi qu’il faut se dire qu’il est grand temps que l’enseignement supérieur soit « vendu » à sa juste valeur.

Que tout le monde ait un droit égal d’accès à l’Université n’est contesté par personne,

Que chacun y aille pour y faire quelque chose de sérieux commence à devenir une préoccupation majeure quand on constate que le taux de passage en deuxième année est catastrophique et le nombre d’étudiants qui ont fait plusieurs « première année » dans des branches très différentes ne cesse d’augmenter.

Une solution serait d’instaurer un droit d’inscription aussi proche que possible du coût réel de la formation. En contrepartie pour maintenir le principe de l’égalité d’accès à l’Université, l’Etat mettrait en place un système de bourses réellement plantureux, couvrant évidemment la totalité des droits d’inscription  pour les étudiants issus des milieux les plus modestes et dégressifs en fonction du revenu familial. Cela pourrait même être couplé avec une petite sélection à l’entrée. L’échec à cette sélection n’interdirait pas l’entrée à l’Université mais seulement l’accès aux bourses. Evidemment, le maintien des bourses les années ultérieures serait assez strictement conditionné par la réussite aux examens. Du coup, l’exception culturelle et sociale des grandes écoles perdrait de la pertinence et celles-ci trouveraient plus aisément leur place comme « fast track » d’ensembles universitaires plus vastes.

Cette solution présenterait quelques avantages : on relance le mécanisme de la méritocratie républicaine, on oblige les universités à accepter une certaine dose de concurrence et enfin, on n’empêche pas les cancres des beaux quartiers de perdre leur temps à l’Université mais au moins, ils ne le font plus au crochet de l’Etat.

Accessoirement cette opération « vérités des prix » présenteraient également des avantages indéniables en ce qui concerne l’accueil d’étudiants étrangers. Selon les options politiques, cela pourrait être soit un facteur d’équilibre de la balance des paiements, soit un vecteur de notre politique d’influence dans le monde selon qu’on étendrait ou non le bénéfice des bourses aux étudiants étrangers les plus méritants.

Accessoirement, cela veut aussi dire que les budgets alloués automatiquement aux Universités, à partir de critères parfois compliqués, seraient  amputés d’autant, puisque les finances publiques sont dans l’état que nous connaissons.

Si on pousse plus loin le raisonnement, on peut même envisager à partir de là un droit de tirage tout au long de la vie : s’il n’est pas utilisé entre 20 et 30 ans, il peut l’être entre 40 et 45 ans. Imaginez ce que peut apporter à l’université des étudiants qui arrivent avec une quinzaine d’années d’expérience !

Pour que cela marche, cela suppose aussi que de grands ensembles universitaires PLURIDISCIPLINAIRES se constituent par regroupement GEOGRAPHIQUE des pôles et micropôles actuels. Il semblerait que de ce point de vue, les choses soient en train d’évoluer et que ça ira plus vite dès qu’on aura réglé la question des présidences.

Pour gagner une guerre, il vaut mieux éviter de penser l’avenir en regardant le passé. C’est pour avoir fait cette erreur qu’on a construit une ligne Maginot avec le succès que l’on sait


 [MdlJ1]Vendre de la contre-façon à des Chinois, c’st quand même osé !

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