Mais qu’est-ce que l’entreprise a à voir avec la démocratie et réciproquement?

J’ai déjà abordé cette question par un bout de la lorgnette dans une chronique récente https://dominiqueguizien.wordpress.com/2010/12/03/democratie-economique-gouvernance-des-entreprises-rse-et-toutes-ces-sortes-de-choses/

Je récidive parce que le bouquin dont le blog d’Hugues Sibille a été le « teaser » a été chroniqué par ses amis d’AlterEco, en l’occurrence l’excellent Denis Clerc

http://www.alternatives-economiques.fr/democratiser-l-economie–le-marche-_fr_art_978_51981.html

Que disent-ils?

Les trois piliers de l’économie plurielle

Ils disent qu’il y a de plus en plus de gens qui se pensent que Démocratie & Entreprises ne sont pas forcément des données antinomiques mais tout le monde n’avance pas du même pas sur cette pente droite mais raide. J’aime beaucoup le triptyque proposé par les deux auteurs et mis en exergue par Denis Clerc : l’économie sociale et solidaire, l’entrepreneur social et la Responsabilité Sociale des Entreprises. Voici trois réponses différentes à une seule et même question : l’entreprise a-t-elle sa place dans une organisation démocratique de la société? Si oui laquelle, si non, pourquoi faudrait-il considérer que l’entreprise est un monde à part? Manifestement chacun à sa façon répond positivement à la question. Oui, l’entreprise en tant que telle, a une place dans une société organisée démocratiquement mais tout le monde ne la voit pas à la même place.

A tout seigneur, tout honneur et place aux doyennes!Commençons par les entreprises d’économie sociale et solidaires.

On nous a suffisamment bassiné les oreilles avec leur spécificité durant tout le mois de Novembre (le mois de l’ESS) pour que je n’y revienne pas mais fondamentalement depuis la plus ancienne SCOP, jusqu’à la plus récente association d’insertion, toutes ces entreprises sont des créations collectives en réaction à un système économique dominant. Les mutuelles sont les ancêtres de la Sécu, les coopératives sont une réponse collective soit à un système de distribution perçu comme spoliateur, soit à une organisation de l’entreprise perçue comme exploiteuse, soit tout bêtement le constat qu’à plusieurs ont fait mieux que tout seul. Je n’y reviens donc pas : leur origine même fonde historiquement leur légitimité démocratique. Et tout est justement dans ce « historiquement », nous y reviendrons plus loin. Et comme elles se sont fondées pour répondre prioritairement aux attentes d’autres groupes sociaux que des actionnaires, elles ont dû acquérir un certain savoir-faire pour associer ces groupes sociaux aux décisions de l’entreprise. Pour elles, la démocratie, c’est une chose naturelle : un homme /une voix mais cela concerne-t-il tout le monde ? Là est la question

Ensuite viennent les entrepreneurs sociaux

D’ailleurs pourquoi les appelle-t-on ainsi après tout ? Ils sont entrepreneurs c’est un fait, ce qui veut dire qu’ils ont créé leur boîte avec le ferme espoir que cela marche et que cela dure ? Mais pourquoi sociaux, alors ? Parce qu’ils poursuivent un autre objectif que la maximisation du profit ou le sentiment d’ivresse qu’apporte le pouvoir, parce qu’ils pensent que l’entreprise doit être « utile » à la société. Pour eux la démocratie est aussi une évidence puisque leur démarche entrepreneuriale est fondée sur la conviction de leur utilité sociale. Alors démocratie ? Pas sûr. Despotisme éclairé ? Peut-être !

Enfin vient la Responsabilité Sociale de l’Entreprise, C’est cette démarche qui veut que les grandes entreprises intègrent dans leur stratégie, des objectifs autres que les objectifs financiers. On y retrouve pêle-mêle le développement de la diversité dans l’entreprise en commençant par les instances dirigeantes, une attention particulière à la politique de rémunération, un respect de conditions de travail décente, le respect de l’environnement et la promotion de mode de production économes des ressources naturelles. Mais en quoi me direz-vous un rapport sur papier glacé mettant en exergue de façon habile quelques points où l’entreprise s’est montrée vertueuse relève-t-il de la démarche démocratique ? Poser la question, c’est déjà en partie y répondre.

Maintenant que nous avons vu le verre à moitié vide, regardons le verre à moitié plein. Si on en parle quand même, c’est que cette approche est en soi en décalage avec le modèle dominant, l’entreprise capitalistique. On se retrouve là dans ce que Edgar Morin appelle de ses vœux : l’économie plurielle celle qui « signifie qu’il y a possibilité de refouler progressivement et systématiquement l’aire économique déterminée par le seul profit » Mais encore faut-il pour cela que ces trois contre-modèles haussent leur niveau d’exigence pour devenir des contre-modèles sinon ce seront au mieux que de vagues témoignages de ce qui pourrait être.

Pour devenir pilier, il vaut mieux tenir debout !

Pourquoi les entreprises d’économie sociale et solidaire ne peuvent être totalement érigées en contre-modèle. Tout d’abord parce qu’elles ont choisi de fonder leur légitimité démocratique sur leur seul groupe de référence : le salarié dans la SCOP, le consommateur dans la Coop ou dans la Mutuelle (on est devenu consommateur de soin comme on est consommateur de loisirs), le citoyen dans la fédération d’éducation populaire. Il en découle toute une série de conséquences dont la moindre n’est pas que s’il fallait appliquer des critères de RSE à certaines entreprises d’économie sociale cela serait douloureux. Mais il ya pire : il y a toutes celles qui ont même oublié leur matrice. Quand un mouvement se glorifie de faire passer de 5% à 10% le taux de participation à ses AG, c’est qu’il y a quelque chose qui s’est déréglé dans le logiciel, sans compter toutes celles qui, pour des raisons purement commerciales, omettent même de vous signaler que vous y avez des droits. A défaut, l’entreprise démocratique se réduit alors à une démocratie sélective et égoïste, pas vraiment un modèle. Certaines ont commencé à s’en rendre compte qui ouvrent leur C.A. à d’autres groupes sociaux (salariés syndiqués dans certaines mutuelles) ou qui se fixent des objectifs citoyens (voir les campagnes commerciales de certaines mutuelles et la communication que commencent à faire certains réseaux bancaires sur l’investissement réellement « socialement responsable ». Mais il y a encore du chemin à parcourir!

Pourquoi les entrepreneurs sociaux ne peuvent être totalement érigés en contre-modèle? Tout d’abord parce que le projet de l’entreprise c’est souvent le projet de l’entrepreneur, c’est-à-dire sa propre vision du monde et de sa place dans le monde. Et comme c’est son projet, qu’est-ce qui le limite dans les arbitrages qu’il fait tous les jours entre son marché, ses produits, ses procès de production, sa masse salariale, ses objectifs sociaux et sociétaux et sa marge nette ? A défaut d’une charte exigeante qu’il se sera lui-même imposé, rien ne vient le contredire

La RSE dans les grands groupes : ces entreprises choisissent soigneusement les indicateurs qu’elles souhaitent mettre de l’avant pour montrer qu’elles assument leur responsabilité vis-à-vis de la société, enfin une partie de leurs responsabilités mais pas toutes et il ya des exemples cruels de parangon de vertu qui par ailleurs pourraient être vouées aux gémonies. Si encore, il n’y avait que cela mais en outre, les outils de mesure sont souvent des outils maisons, créés pour l’occasion, dont l’élaboration et le suivi ne sont pas toujours des modèles de rigueur. Qui peut vraiment contrôler ce que disent ces indicateurs ? Qui surtout peut dire que ces indicateurs sont les signes indéniables que l’entreprise assume bien sa « responsabilité sociale » ?

La démocratie est un dur combat !

Alors que manque-t-il à ces pointes avancées de l’économie plurielle pour contribuer à réaliser le vœu de reconquête exprimée par Edgar Morin. Il leur manque la légitimité que donne l’application universelle des principes démocratiques. En terme savant cela s’appelle définir une nouvelle gouvernance des entreprises, c’est-à-dire une nouvelle organisation des relations de pouvoir au sein de l’entreprise, une nouvelle organisation de l’information qui prennent en compte les intérêts et les points de vue de tous les groupes sociaux qui contribuent à faire de l’entreprise ce lieu incomparable de création de valeur (j’utilise à dessein ce terme plutôt que celui de richesse car à mon avis, il est plus …riche).

Cela s’appelle convoquer toutes les parties prenantes au grand banquet démocratique. Reste maintenant à définir la place de chacun autour de la table.

Mais ceci est une autre histoire qui reste encore largement à écrire. Rendez-vous ici ET ailleurs pour l’écrire ensemble !

Post scriptum : il existe au moins deux autres voies de pluralisation de l’économie. La voie ouverte par Mohamed Yunus  et ses projets de JV avec Danone est de celles-là. J’en ai déjà parlé et je n’ai pas changé d’avis là-dessus.

La croisade de Warren Buffet et des époux Gates en est une autre mais là on touche aux limites de l’exercice. En effet, avec leur démarche d’abandon de la plus grande partie de leur richesse ces milliardaires ne remettent pas fondamentalement en cause la façon dont l’entreprise fonctionne, bien au contraire. Ils continue d’un côté à accumuler, avec les recettes qui ont fait leur fortune et celle de leur pair : pour l’un l’exercice d’un quasi-monopole, pour l’autre une spéculation éffrénée accompagner de moeurs particulièrement brutales à l’égard des entreprises tombées entre ses griffes. Et de l’autre, ils redistribuent selon leur bon vouloir. Si vous voulez mon avis : avec ça on recule de la démocratie pour revenir au pouvoir monarchique de droit divin. MON argent est MON argent et s’il fait le bien « c’est parce que je le veux bien » comme aurait dit madame L’Auréale

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