lecture de la rentrée « Vers un nouveau capitalisme » de Muhammad Yunus

« Vers un  nouveau capitalisme » de Muhammad YUNUS

Voilà un livre que j’avais envie de chroniquer depuis longtemps .

Rien que le titre est alléchant : qu’on soit fermement et définitivement convaincu que le capitalisme est arrivé en phase finale ou au contraire qu’on soit tout aussi fermement convaincu que le capitalisme vit une crise grave mais qu’il reste, comme la démocratie, lepire système à l’exclusion de tous les autres, quelqu’un qui vous promet de vous amener « vers un nouveau capitalisme » ne peut laisser indifférent.

Ensuite il y a l’auteur lui-même , celui que les médias ont appelé le banquier des pauvres. Avec sa Grameen Bank, il réussirait des miracles parait-il.

Mais voilà un livre que que je regrette peut-être déjà d’avoir chroniqué, tellement il me laisse une impression bizarre. Cela est dû autant à son auteur qu’aux thèses qu’il défend.

En effet, qui ne connait pas Muhammad Yunus et le micro-crédit qui fait de tels miracles dans les pays en voie de développement ? C’est vrai que prêter de l’argent à des mendiants pour qu’ils deviennent des « entrepreneurs » et vivent de leur travail, l’idée est simple comme l’œuf de Colomb et comme le-dit œuf ou comme la pomme de Newton de nature à révolutionner le monde. Encore fallait-il l’avoir eu et surtout la volonté, ou l’inconscience diront certains, de la mettre en oeuvre.

Dans ce livre il s’agit d’autre chose, enfin presque, puisqu’il s’agit de passer à une autre échelle, c’est-à-dire passer du monde du petit colportage, de la petite boutique ou du petit artisanat au « big business », à la gestion privée de biens communs et  à des partenariats avec des grands noms du capitalisme mondial : Danone, Veolia ou Crédit Agricole bien sur si on se limite à l’hexagone mais aussi BASF, Intel , Forum de Davos ou de grandes fondations privées.

Le pari est de se servir des outils et des ressorts du capitalisme (capacité d’initiative, marché transparent, innovations) pour assoir un nouveau développement qu’on nous appellerions durable dans notre nouveau jargon tellement cela ressemble à ce que les uns et les autres décrivent dans nos pays développés comme étant la voie vertueuse : produire localement des biens et des services qui répondent à un besoin social, en permettant de redistribuer un revenu décent à un maximum de personnes tout en respectant les ressources naturelles disponibles localement (et ailleurs ai-je envie d’ajouter).

Mais par quel miracle arriverait-on à faire cela avec ce « nouveau capitalisme » et quelle différence alors avec le capitalisme comme il existe dans ces mêmes pays développés ? Une seule différence mais elle serait de taille selon lui : il suffit que le capital ne soit pas rémunéré et que tous les excédents soient réinvestis dans le projet ou investi dans un projet similaire. C’est ce que Muhammad Yunus appelle le « social business ».

L’idée est généreuse mais elle se fonde sur un présupposé philosophique qui mérite débat : « Nous avons plus de plaisir à faire du bien qu’à faire le mal.  Donc nous sommes prêts à investir dans un projet qui crée des emplois, qui protègent la nature et qui contribue au mieux-être des clients de ce projet. » Et ce plaisir serait supérieur à une autre pulsion que nous rencontrons tous les jours : gagner le plus possible d’argent si on le peut. Vous voyez, il s’agit de deux visions du monde « un peu » différentes mais qui coexistent dans nos sociétés.

Comment le rêve de Yunus peut-il devenir réalité ? Sa rencontre avec le successeur d’Antoine Riboud montre que cela peut être simple comme une poignée de main. Mais au-delà de cette poignée de main spectaculaire, on peut raisonnablement  se demander quelle est la motivation réelle de Franck Riboud si par ailleurs, il continue ailleurs à fabriquer ces produits traditionnels, avec les mêmes méthodes de vente, de production et d’achat de ses matières premières (en l’occurrence le lait) ? Cela aurait mérité que l’auteur s’y arrête un moment.

Mais même si Riboud est totalement sincère, pour que cela marche il faut qu’il ne reste pas seul au monde et il en faudra beaucoup des Riboud pour permettre de financer sur le même système d’autres social business. Les grandes entreprises sont-elles prêtes à ce genre de joint-venture d’un genre nouveau? Les plus grandes richesses du monde sont-elles prêtes à s’investir ainsi dans des business où elles n’ont rien à gagner ? Si on regarde le cas de Bill Gates, de Warren Buffet ou de George Soros, ce n’est pas la voie qu’ils semblent vouloir emprunter puisqu’ils investissent dans des projets, non-lucratifs certes, mais qui sont d’abord et avant tout de la philanthropie comme on la pratiquait déjà au XIX°siècle et non une forme d’alter-capitalisme qui remettrait en cause le dogme initial sur lequel s’est fondé leur fortune : le capitalisme reste la maximisation du profit, pour eux. Quand bien même on accepterait de considérer leur démarche comme pouvant se rapprocher de celle de Riboud Jr, force est de constater que leur exemple est peu suivi : moins de 40 milliardaires dans le monde regardent leur démarche avec une certaine sympathie dont 2 Chinois seulement (alors que la Chine compte presque autant de milliardaires maintenant que les Etats-Unis), donc le modèle repose sur une hypothèse qui est loin d’être vérifiée.

En effet, on se rend compte au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture que ce livre ne fait pas le bilan d’expériences réussies  de social business mais décrit ce que cela pourrait être dans un monde fortement idéalisé[MdlJ1] .

Mais je dirais cependant que ce « bisoucapitalisme » pourrait être rafraichissant si au détour d’une phrase ou d’un tableau n’apparaissait pas une réalité beaucoup moins souriante.

Ainsi Yunus nous présente la galaxie de social business qui est train de se constituer autour de Grameen Bank. C’est devenu un conglomérat d’activités dont l’énumération rappelle fortement les grands conglomérats qu’on appelait les multinationales dans les années 70 ou plus récemment et plus proche de nous, les activités de groupe comme Veolia ou GDF-Suez, c’est-à-dire la gestion privée de biens communs. En d’autre terme, Yunus prend la place de l’Etat pour gérer les biens communs, ou si vous préférez des services publics. Sa seule légitimité est d’être plus efficace que l’Etat et pour certains, cela suffit. Est-ce plus équitable ? Sûrement, le pense-t-il puisqu’il le fait avec les meilleures intentions du monde. On sent là les dangers que recèle ce type de raisonnement, entre messianisme et totalitarisme. Dans des pays comme la France où l’Etat fonctionne bien, cela fait au moins l’objet d’un débat politique et le choix pour l’une ou l’autre solution n’est jamais dénué d’arrière-pensées idéologiques

Ainsi Yunus rêve d’un nouveau système financier où les cotations en Bourses des entreprises se feraient sur la base de leurs performances sociales ou environnementales et non sur la base de leur seule performance financière. Mais cela suppose que ces Bourses seraient redevenues ce qu’elles étaient au départ, c’est-à-dire l’endroit où ceux qui entreprennent viennent chercher les moyens financiers de pouvoir entreprendre. C’est cohérent avec l’idée de capitaux non rémunérés mais l’idée même de cotation, donc de plus-values latentes ou patentes est aux antipodes de la notion de non-lucrativité de l’investissement. Mortelle contradiction.

Ainsi, on découvre au détour d’une phrase que le micro-crédit peut être une activité éminemment lucrative. En effet si le crédit est sans intérêt pour les mendiants, il a un prix pour les autres et ce prix, c’est  20%. Quand vous vous vantez d’avoir un taux de remboursement supérieur à 98%, il est certain que vous ne pouvez pas faire faillite. Imaginez un instant des prêts à la création de micro-entreprises, par des auto-entrepreneurs, distribués de façon automatiques mais au taux de 20% , en France : on crierait à l’usure et on aurait raison. Mais me rétorquera-t-on, dans un pays où les intérêts pratiqués par les usuriers, les vrais, dépassent fréquemment le 100%, pratiquer de tels taux c’est presque de la philanthropie. C’est vrai.

Alors que croire ? Le modèle proposé par Yunus n’a-t-il d’avenir que dans les pays en voie de développement, là où le système bancaire n’est pas en mesure d’intervenir et où l’Etat est tellement défaillant qu’il faut bien s’appuyer sur l’initiative privée pour faire les choses ?

Il n’en reste pas moins que même dans ce cas, il restera toujours deux objections à lever : comment parvient-on à lever cette masse gigantesque de financement nécessaire sans lui apporter d’autre espérance de rémunération que le bonheur de faire le bien ?

Comment prend-on en compte les aspirations de ceux qui en bénéficient ? En d’autre terme : quid du processus démocratique. Le temps des despotes bienveillants et éclairés est passé

Mais pour autant, il ne faudrait pas jeter le bébé des bonnes intentions avec l’eau des objections raisonnées.

Si on reprend les deux éléments fondamentaux du raisonnement de Yunus l’un après l’autre :

-Faisons confiance à ceux qui survivent, ils ont montré qu’ils avaient une capacité plus forte que les autres à vivre. Ils produiront toujours quelque chose. C’est vrai  mais cela ne peut se faire qu’avec des taux d’intérêts raisonnable, ce qui suppose l’absence de rémunération des capitaux prêtés et des coûts de fonctionnement réduits. Dans ces limites, le micro-crédit peut fonctionner même en France, même aux Etats-Unis

-Si la maximisation du retour sur investissement financier n’est pas le ressort, les décisions de gestion peuvent être fondées légitimement sur d’autres paramètres : maximiser l’emploi, ne produire que ce qui sert réellement à quelque chose, ne produire que si on est sûr qu’il n’y a pas un moyen écologiquement plus performant de le faire. C’est  possible si on dispose des outils pour mesurer ces paramètres : l’EBITDA au niveau de la micro-économie ou le PIB au niveau macro ne sont plus les paramètres essentiels

Mais on voit bien que cela bute sur LA seule question qui reste pour l’instant en suspens :existe-t-il des capitaux de par le monde qui accepteraient de ne pas être rémunérés, même faiblement pour être immobilisés pendant un temps indéterminé mais avec un espoir raisonnable d’être remboursé à terme?

Et c’est là que le raisonnement de Yunus est le plus faible : en effet en s’appuyant sur des entreprises capitalistes, c’est-à-dire des entreprises dont le moteur est le profit et seulement le profit, il confine son projet à la marginalité dans le meilleur des cas et sert d’alibi aux pires exactions par ailleurs dans le pire des cas.

En fait, les bases sur lesquelles il fonde son système, ce n’est pas un « nouveau » capitalisme, ce n’est pas un « altercapitalisme », c’est « l’anticapitalisme » puisque le profit et la maximisation de la rémunération du capital investi sont par définition son anti-modèle.

Mais me direz-vous des entreprises où le capital ne fonde pas le pouvoir, où les capitaux ne sont pas rémunérés, où l’idée d’entreprendre s’est faite sur la base de la volonté de citoyens libres et égaux en droit, cela existe et ça s’appelle l’Economie Sociale et Solidaire. Et vous auriez raison. Mais ça n’aurez pas fait un titre vendeur et ce n’est pas le projet de Yunus.

 Reste que pour l’Economie Sociale et Solidaire, la question est aussi posée : où trouver les financements NON REMUNERES qui lui permettraient de passer à la vitesse supérieure ? Ceci est une autre histoire qui dépasse le cadre de la chronique de ce livre

Je sors de la lecture de ce livre avec une interrogation majeure : Yunus est-il « un saint visionnaire » ou comme aurait dit Trotsky « l’idiot utile » d’un capitalisme à la recherche d’une nouvelle virginité ? Vous pouvez vous faire une idée en lisant ce livre

Ce livre ne vaut que 6,50 €uros. Il est disponible en Livre de Poche et se lit très aisément étant écrit d’une plume légère et dans un style très didactique. On peut lui reprocher d’être trop souvent narratif et descriptif d’expériences dont la répétition n’apporte pas grand-chose à la démonstration, d’autant qu’on a l’impression que ce livre est un patchwork de plusieurs écrits, rédigés à des dates différentes, qu’on aurait rassemblés pour en faire un ouvrage de plus de 200 pages

Voici ci-dessous le sommaire du livre

On pourra ne s’attacher qu’à la partie I et éventuellement au chapitre 2 de la partie 2, le reste étant surtout la description de l’expérience du micro-crédit ou un discours prophétique sur ce que pourrait être le meilleur des mondes

SOMMAIRE

Prologue : tout a commencé par une poignée de main

Partie  I LA PROMESSE DU SOCIAL-BUSINESS

                Chapitre I.1. Un business d’un genre nouveau

                Chapitre I.2. Ce qu’est le social-business et ce qu’il n’est pas              

Partie  II L’EXPERIENCE DE GRAMEEN

                Chapitre 2.1.La révolution du micro-crédit

Chapitre 2.2. Du micro-crédit au social-business

Chapitre2.3. La bataille contre la pauvreté : au Bangladesh et ailleurs

Chapitre 2.4. Dieu est dans les détails

Chapitre 2.5. Un pot de yaourt après l’autre

Partie III UN MONDE SANS PAUVRETE

Chapitr 3.1. Diversifier le marché

Chapitre 3.2. Technologie de l’information, mondialisation et transformation du

Monde

Chapitre 3.3. Les dangers de la prospérité

Chapitre 3.4. Mettre la pauvreté au musée


 [MdlJ1]Ainsi dans ce monde idéalisé, Internet est un outil qui permet de s’affranchir des tyrannies : manifestement Yunus ne sait pas e qui se passe à deux pas de chez lui, en Chine, ni un peu plus loin, en Iran.

Cet article, publié dans l'économie comme on la voudrait, rue des bonnes feuilles, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

6 commentaires pour lecture de la rentrée « Vers un nouveau capitalisme » de Muhammad Yunus

  1. Ping : Etats Généraux de l'Emploi et de l'Ecologie » Point de vue sur « Vers un nouveau capitalisme » (M. Yunus)

  2. Sacriledge dit :

    Très bon résumé de ce livre assez complexe, qui oscille dangereusement entre un véritable espoir et l’utopie la plus parfaite qui soit, si celle-ci peut exister …

  3. Ping : RSE : une responsabilité à géométrie variable | Dominiqueguizien's Blog

  4. Ping : Hold-up sur l’ESS acte 3 la querelle des Anciens et des Modernes au sein du CAC 40 | Dominiqueguizien's Blog

  5. Ping : 10 ans déjà ! | Dominiqueguizien's Blog

  6. Ping : En germe, économie sociale ET solidaire ou ….?L’innovation sociale , le nouvel Eldorado des start-uppers ? | Dominiqueguizien's Blog

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.